COMPENDIUM DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L'EGLISE,
INSTRUMENT DE PAIX EN AFRIQUE
0.1. L'un des événements ecclésiaux majeurs du début du 3e millénaire a été à coup sûr la publication par le Conseil Pontifical Justice et Paix, en 2004, du Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise (CDSE), voulu par le pape Jean-Paul II, de même que le fut après Vatican II la publication du Catéchisme de l'Eglise Catholique (CEC).
0.2. Comme son nom l'indique, cet ouvrage, commencé sous le mandat du Serviteur de Dieu, le Cardinal François-Xavier Nguyên VAN THUAN, et conduit à bonne fin par. le Cardinal Raffaele M. MARTINO, entend offrir aux hommes et femmes de notre temps un enseignement synthétique, cohérent et systématique sur les problèmes de leur vie en société.
0.3. Les sources de cet enseignement sont les Saintes Ecritures et la loi nouvelle, la Raison humaine et la loi naturelle. Des traditions culturelles et religieuses inspirées par ces sources sont nés au cours de l'histoire humaine un savoir et un ensemble d'instruments juridiques communément admis et constituant «le droit international», auquel tous les Etats, les Nations et les groupes humains recourent généralement dans la solution des contentieux, des litiges, des conflits et des guerres (cf. CDSE, n° 72-78).
0.4. C'est dire que la publication du Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise constitue, à n'en pas douter, un moyen efficace de promouvoir en définitive la paix dans le monde. On pourrait affirmer sans peur de se tromper que le gouvernement des Etats et la gestion de la chose publique conformément aux principes énoncés dans le CDSE offrent aux gouvernants et aux gouvernés, aux institutions étatiques et à la société civile des balises et des repères sûrs, susceptibles de canaliser les énergies de tous dans la recherche du bien commun, finalité première de l'action politique et socio-économique (cf. Gaudium et Spes, n 73-75).
0.5. Notre propos est de montrer ,par les sources du CDSE autant que par le contenu de celui-ci, combien ce précieux instrument de travail peut être un facteur de paix en Afrique.
1. Les sources du CDSE
- 1.1. La divine Révélation contenue dans les Saintes Ecritures, définie et proposée par le Magistère tant ordinaire qu'extraordinaire (DV 8,3.6) enseigne que l'Eternel a mis au cœur de l'homme une loi naturelle, non positive, que l'homme peut découvrir au moyen de la droite raison (Sg 13,1-9 Rom 1,19-21)[1]. Cette loi distingue le bien du mal et la conscience est l'instance qui en dernière ressort définit la bonté ou bien la malice des actes responsables de l'homme, c'est-à-dire des actes posés en toute connaissance et liberté (actus humani)[2]. La loi naturelle est le fondement du fait que la personne humaine est un être moral.
- 1.2. Mais, outre la loi naturelle, qu'il ne faut pas confondre avec la loi de la nature (Nomos physeôs....), il existe la loi positive, édictée par un acte d'autorité posé par une instance compétente. La loi positive peut être divine ou humaine, et celle-ci ecclésiastique ou bien étatique. Il va sans dire que plus une loi positive est enracinée dans la loi naturelle et la loi (positive) divine, plus elle reçoit une légitimité universelle et contraignante.
- 1.3. De plus en plus d'auteurs, à la suite de saint Thomas d'Aquin[3], estiment que le Décalogue et la loi naturelle se rejoignent dans l'essentiel. «Le décalogue contient une expression privilégiée de la loi naturelle», dit le Catéchisme de l'Eglise catholique[4]. Le CDSE renchérit en disant que «l'exercice de la liberté implique la référence à une loi morale naturelle, à caractère universel, qui précède et unit tous les droits et les devoirs. La loi naturelle n'est autre que la lumière de l'intelligence insufflée en nous par Dieu. Grâce à elle, nous connaissons ce qu'il faut accomplir et ce qu'il faut éviter. Cette lumière ou cette loi, Dieu l'a donnée à la création et consiste en la participation à sa loi éternelle, qui s'identifie à Dieu lui-même. Cette loi est appelée naturelle parce que la raison qui la promulgue appartient en propre à la nature humaine»[5]. Dans la mesure où le Décalogue, loi positive divine qui donnait au peuple élu sa consistance sociale et cultuelle, a été assumé dans la Nouvelle Alliance et dans la Justice Nouvelle (Mt 5,17-48 Mc 10,7ss Rom 13,8-10 Ga 5,14), le Décalogue, disais-je, est devenu un repère et une loi morale pour les Nations du monde[6]. Les dix commandements, qui constituent un extraordinaire chemin de vie et indiquent les conditions les plus sûres pour une existence libérée de l'esclavage du péché, «contiennent une expression privilégiée de la loi naturelle... Ils caractérisent la morale humaine universelle»[7]
- 1.4. Il s'ensuit qu'en proposant aux Nations du monde les normes de vie individuelle et collective, normes et principes d'un savoir-être et d'un savoir-vivre en société et en communauté de foi, le CDSE permet à l'humanité de rechercher la justice et la paix dans la vie des humains, il favorise la promotion d'une harmonie dans les relations humaines, au plan national comme international.
- 1.5. De plus, eu égard au fait que la droite raison est commune à tous les humains, le CDSE permet à tous les peuples de la terre, dans une convivence et une société pluraliste, d'édifier des Etats où règnent la tolérance, l'entente et l'harmonie, la justice et la Paix, la «tranquillitas ordinis» d'Augustin d'Hippone.
1.6. La droite raison est et demeure dans une société pluraliste une plate-forme de dialogue dans la recherche de la vérité et de la paix. Comme l'affirme le Compendium, «la foi et la raison constituent les deux voies cognitives de la doctrine sociale puisque celle-ci puise à deux sources: la Révélation et la nature humaine... Mais l'accent central mis sur le mystère du Christ n'affaiblit ni n'exclut le rôle de la raison il ne prive donc pas la doctrine sociale de sa plausibilité rationnelle ni, par conséquent, de sa destination universelle»[8].
2. Le droit international
2.1. Comme nous le disions ci-avant, le droit international est un «code» ou ensemble d'instruments juridiques mis en lumière par la communauté internationale sur la base de la Raison humaine et de la divine Révélation. Ce droit, généralement accepté par tous, est contenu dans la «Déclaration universelle des droits de l'homme» ainsi que les autres déclarations des droits de groupes spécifiques. Le Pape Jean-Paul II en a dressé une liste dans l'encyclique «Centesimus Annus». «Les enseignements du Bienheureux Jean XXIII, du Concile Vatican II et de Paul VI ont fourni d'amples indications sur la conception des droits de l'homme définie par le Magistère»[9].
2.2. «Le mouvement vers l'identification et la proclamation des droits de l'homme est un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine»[10]. L'Eglise saisit en ces droits une occasion extraordinaire qu'offre notre époque afin que, par leur affirmation, la dignité humaine soit plus efficacement reconnue et promue universellement comme caractéristique imprimée par le Dieu Créateur sur sa créature. Le magistère de l'Eglise n'a pas manqué d'évaluer positivement la Déclaration universelle des droits de l'homme, proclamée par les Nations Unis le 10 décembre 1948, que Jean-Paul II a qualifiée de «pierre milliaire placée sur la route longue et difficile du genre humain»[11].
2.3. Point n'est besoin d'affirmer que la racine des droits de l'homme se situe non pas dans une simple convention, fût-elle internationale, mais dans la dignité qui appartient à chaque être humain, de par sa création à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26) et surtout du fait de l'Incarnation du Verbe de Dieu. C'est pourquoi ces droits sont universels, inviolables, inaliénables, parce qu'enracinés dans la nature même de l'homme[12]. Aussi les droits de l'homme concernent-ils non seulement les individus, mais aussi des groupes humains, les Etats, les peuples et les nations[13].
3. Et l'Eglise...
3.1. Le CDSE nous donne des indications précieuses sur l'apport spécifique de l'Eglise à l'instauration de la paix et de la justice dans le monde[14]. Non seulement «il existe un écart entre la ‘lettre» et ‘l'esprit' des droits de l'homme, auxquels n'est accordé qu'un respect purement formel»[15], - même dans des pays dit démocratiques -, mais en outre la violation des droits de l'homme a eu pour conséquences les conflits armés, les guerres, les génocides, le terrorisme. Aussi l'Eglise tient-elle en grande estime le dynamisme de notre temps et les efforts déployés par tous pour le respect, la protection et la promotion de ces droits. L'Eglise considère, en effet, que sa mission inclut la défense et la promotion des droits humains fondamentaux, mission qui est le corollaire de l'œuvre rédemptrice du Christ.
3.2. Aussi le CDSE considère-t-il que l'engagement pastoral de l'Eglise en cette matière doit se développer dans une double direction: d'une part l'annonce du fondement chrétien des droits humains et, d'autre part, la dénonciation de toutes formes de violation des ces droits[16]. En effet, il ne suffit pas de prêcher aux gens ce qu'ils doivent éviter de faire, encore faut-il leur dire positivement ce qu'ils doivent faire: ce qu'on doit faire positivement pour rendre la société plus humaine et plus fraternelle, tel est l'enseignement du CDSE[17].
3.3. Les principes de la doctrine sociale de l'Eglise sont comme un phare dans la vie en société et les divers engagements des personnes au service de la communauté nationale et internationale. Dans l'annonce de la Bonne Nouvelle du Christ pour l'homme de notre temps et la dénonciation de toutes les anti-valeurs incompatibles avec l'Evangile, le CDSE est un guide dans lequel on peut trouver des principes de conduite justes et équitables.
3.4. Dans une Afrique meurtrie par des décennies de conflits armés accompagnés de mouvements migratoires qui forcément entraînent des violations massives des droits humains, notamment ceux des personnes innocentes, le CDSE doit être considérée comme un vade-mecum sinon un livre de chevet de toutes les personnes appelées à intervenir de l'une ou l'autre manière dans la gestion de la chose publique, l'application du droit international, la rédaction des accords nationaux et internationaux en cas de belligérance ou de contentieux, la confection des textes de lois en général et en particulier des textes constitutionnels... L'homme politique et l'homme de droit devraient avoir le CDSE dans leur bibliothèque. De manière spéciale, toutes les personnes choisies pour exercer une médiation en cas de litiges ou de contestations. Les hommes d'Eglise en particulier devraient se faire un point d'honneur de maîtriser la doctrine sociale de l'Eglise contenue dans le Compendium.
3.5. Le Compendium sera utile dans la mesure où son usage amènera les pays d'Afrique à l'instauration de régimes politiques respectueux des droits. A cet égard les principes de la doctrine sociale - la dignité de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens de la terre, la subsidiarité et la solidarité - sont de nature à favoriser une bonne gouvernance, la justice et la paix dans les nations[18].
3.6. En ce qui concerne la bonne gouvernance les évêques d'Afrique, en assemblée plénière du Symposium des Conférences épiscopales d'Afrique et Madagascar (SCEAM) à Rocca di Papa écrivent: «Pour endiguer, autant que faire se peut, l'éclatement des guerres et des conflits, il faut mener un combat pacifique pour l'instauration de systèmes politiques et socio-économiques respectueux de la dignité humaine, des impératifs de justice sociale, du droit des hommes et des groupes humains ainsi que du droit des nations. Le conflit, même latent, commence généralement lorsqu'un droit est bafoué ou violé. L'Afrique connaîtra la paix lorsque seront instaurés sur le continent des Etats de droit[19]. L'Eglise doit y contribuer efficacement, notamment par l'éducation des consciences et l'enseignement de sa doctrine sociale»[20].
3.7. S'agissant d'un rôle de médiation, les mêmes évêques y encouragent l'Eglise en rappelant aux pasteurs et fidèles «que le Seigneur a confié à son Eglise le ministère du pardon et de la réconciliation au nom du Christ»...[21]. Aussi demandent-ils à l'Eglise d'être «présente et active partout où éclatent les conflits et les guerres, pour apporter sa contribution à la recherche des solutions de paix fondées sur la justice»[22]. Les évêques recommandent aux membres de l'Eglise d'éviter toute attitude partisane dans un tel exercice de médiation[23]. On voit combien le Compendium peut y apporter une contribution irremplaçable en fait de principes, de normes et de doctrine.
4. CONCLUSION
Tout au long de notre exposé, nous avons, à partir des sources du Compendium, des instruments juridiques qui en sont issus et de son contenu même, essayé de montrer l'utilité et l'opportunité de cet ouvrage dans la saisie, le traitement et la solution des problèmes que rencontrent les hommes et les femmes de notre temps dans leur vie en société, au plan national et international. On peut affirmer que la doctrine, les principes et les normes exposés dans le Compendium sont de nature à clarifier les débats en matière de conflits, de contentieux, de contestation. De ce fait, elle permet d'asseoir entre les humains des relations empreintes de justice et de paix. Ces grands principes de la doctrine sociale de l'Eglise, en outre, sont susceptibles de promouvoir la paix, la justice sociale et l'instauration des Etats de droit, caractérisés par le respect de la dignité humaine et la bonne gouvernance. L'Eglise par l'enseignement de sa doctrine sociale, fondée sur les Ecritures, la loi naturelle et la raison humaine, peut efficacement remplir auprès des humains la mission de rassembler en une seule famille «les enfants de Dieu dispersés dans le monde» (Jn 11,52). Car «l'Eglise-famille de Dieu (est) le lieu et le sacrement de pardon, de réconciliation et de paix en Afrique»[24].
Fait à Kinshasa, le 21 août 2008
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