CONFERENCE DIPLOMATIQUE
INSTITUT INTERNATIONL J. MARITAIN ET FONDATION GREGORIANA
Rome, 13 mai 2008
Excellences, Mesdames et Messieurs,
0.1. «La mission de l'Eglise en Afrique», tel est le thème que l'Institut J. Maritain et la Fondation Gregoriana, organisateurs de ces «Journées diplomatiques», m'ont demandé d'exposer devant cette auguste assemblée.
0.2. Je voudrais en liminaire m'acquitter d'un agréable devoir: celui de remercier les organisateurs de ce colloque pour m'avoir compté parmi les conférenciers, afin d'y traiter d'un sujet aussi intéressant que passionnant et complexe, notamment pour ce qui est de ses applications dans un monde de plus en plus globalisé, mais dont la diversité n'est pas gommée pour autant.
0.3. A dire le vrai, à la question de savoir quelle est la mission de l'Eglise en Afrique, la réponse est immédiate et spontanée, évidente, claire et précise: la mission de l'Eglise en Afrique est celle-là même de l'Eglise dans le monde, à savoir: l'évangélisation dans sa double dimension de l'annonce de la Bonne Nouvelle du Christ (kérygme et catéchèse) d'une part et, d'autre part, le développement intégral , soit le développement de tout homme et de tout l'homme.
0.4. Affirmer que la mission de l'Eglise en Afrique comme dans le monde, c'est l'évangélisation dans sa double dimension d'annonce et de développement, c'est tout dire en même temps que ne rien dire. Car autant l'annonce que le développement ne sont pas des réalités intemporelles: ils sont des activités enracinées dans le temps et dans l'espace; ils sont tributaires d'un environnement politique, culturel et socio-économique qui en conditionne autant la genèse que le devenir.
0.5. Le caractère temporel (temporalité) et spatial (la spatialité) de l'évangélisation dont mention ci-avant, fait que lorsqu'elle est prêchée, la Bonne Nouvelle est soumise à l'épreuve de l'inculturation de l'Evangile et de l'évangélisation de la culture, du dialogue, de la justice et de la paix, de l'environnement humain, dans lequel tombe la semence de l'Evangile, sans oublier les médias comme véhicule du message.
0.6. Toutes ces dimensions de l'évangélisation comme mission de l'Eglise ont été amplement et suffisamment examinées ces dernières décennies par les assemblées synodales depuis la troisième assemblée générale du Synode des évêques sur l'évangélisation (1974), pour que nous nous y attardions dans cet exposé. Nous recourrons naturellement à la doctrine désormais commune exposée dans les exhortations apostoliques postsynodales et d'autres documents du magistère de l'Eglise.
0.7. Nous voulons pour notre exposé examiner plutôt les implications pratiques de l'option pastorale adoptée par les évêques au cours de l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des évêques, à savoir que désormais la finalité de l'évangélisation en Afrique sera l'édification de l'Eglise-famille (de Dieu).
0.8. Nous commencerons par définir les termes de cette option pour ensuite en tirer toutes les conséquences pour un cheminement spécifique de la communauté ecclésiale en Afrique.
1.0. Evangélisation
1.1. Avant d'aborder les implications de l'option fondamentale des évêques au Synode spécial pour l'Afrique, il me paraît expédient d'examiner la notion de l'évangélisation, telle qu'elle est définie par Paul VI dans l'exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi.
1.2. Le mandat du Seigneur sur l'évangélisation de «toute la création « (Mc 16,15) est on ne peut plus clair: il s'agit d'aller dans le monde entier et de faire de toutes les nations des disciples (du Christ), en les baptisant au nom de la sainte Trinité et en leur apprenant tout ce que le Seigneur avait prescrit aux Apôtres (Mt 28,19-20 cf. Mc 16,15). Mission gigantesque, qui n'est possible que grâce à la présence permanente du Christ dans son Eglise et par la puissance de l'Esprit Saint (cf. Ac 1,8 cf. Jn 16,12-13).
1.3. Commentant ce mandat du Seigneur, le pape Paul VI affirme avec pertinence: «Evangéliser, pour l'Eglise, c'est porter la Bonne Nouvelle dans tous les milieux de l'humanité et, par son impact, transformer du dedans, rendre neuve l'humanité elle-même. ‘Voici que je fais l'univers nouveau'. Mais il n'y a pas d'humanité nouvelle s'il n'y a pas d'abord d'hommes nouveaux, de la nouveauté du baptême et de la vie selon l'Evangile (Rom 6,4). Le but de l'évangélisation est donc bien ce changement intérieur et, s'il fallait le traduire d'un mot, le plus juste serait de dire que l'Eglise évangéliselorsque par la seule puissance divine du Message qu'elle proclame, elle cherche à convertir en même temps la conscience personnelle et collective des hommes, l'activité dans laquelle ils s'engagent, la vie et le milieu concrets qui sont les leurs» (EN, 18).
1.4. Autrement dit, l'évangélisation vise à la conversion des cœurs, la métanoia, le changement des mentalités et la transformation du dedans de tout homme et de tout l'homme. Changé et renouvelé du dedans, l'homme imprimera une marque nouvelle à sa manière de penser, d'agir, de vivre et d'édifier la société par la promotion des valeurs évangéliques ou «valeurs du Royaume».
1.5. Et puisque le signe caractéristique des disciples du Christ est le commandement nouveau: l'amour, qui est la définition même de Dieu (cf. 1 Jn 4,8), la marque nouvelle que l'évangélisation apporte à l'humanité est, avant toute autre valeur, l'Amour «comme le Christ nous a aimés» (Jn 15,12). Aussi bien chacun sera-t-il jugé à la fin des temps suivant la qualité de son amour pour le prochain (cf. Mt 25,31-46).
1.6. Cette marque nouvelle concerne autant les individus que la société dans chacune de ses couches, de ses structures et de ses institutions.
1.7. En effet, «pour l'Eglise il ne s'agit pas seulement de prêcher l'évangile dans des branches géographiques toujours plus vastes ou à des populations toujours plus massives, mais aussi d'atteindre et comme de bouleverser par la force de l'Evangile les critères de jugement, les valeurs déterminantes, les points d'intérêt, les lignes de pensée, les sources inspiratrices et les modèles de vie de l'humanité, qui sont en contraste avec la Parole de Dieu et le dessein du salut» (EN, 19). Tout cela signifie qu'il faut évangéliser en profondeur la culture des hommes et inculturer l'Evangile, même si l'Evangile venant toujours d'ailleurs, n'est lié à aucune culture, sans qu'il lui soit pour autant incompatible.
1.8. Tout naturellement cette transformation et ce bouleversement des échelles de valeur par la force de l'Evangile impliquent la libération de l'homme de toutes formes d'esclavage matériel, spirituel, moral et intellectuel. Ici nous entrons de plain-pied dans les rapports entre évangélisation et développement, que le même pape Paul VI a élucidés en ces termes: «Entre évangélisation et promotion humaine - développement, libération - il y a en effet des liens profonds. Lien d'ordre anthropologique, parce que l'homme à évangéliser n'est pas un être abstrait mais qu'il est sujet aux questions sociales et économiques. Liens d'ordre théologique, puisqu'on ne peut pas dissocier le plan de la création du plan de la Rédemption qui, lui, atteint les situations très concrètes de l'injustice à combattre et de la justice à restaurer. Liens de cet ordre éminemment évangélique qui est celui de la charité. Comment en effet proclamer le commandement nouveau sans promouvoir dans la justice et la paix véritable, l'authentique croissance de l'homme? [...] Si cela arrivait, ce serait ignorer la doctrine de l'Evangile sur l'amour envers le prochain qui souffre ou est dans le besoin» (EN, 31).
1.9. Nous venons de lâcher le mot qui synthétise ce qu'est la mission de l'Eglise en Afrique: la croissance authentique de l'homme, une réelle croissance de l'homme dans chacune de ses dimensions.
1.10. L'évangélisation, enfin, libère l'homme de toute peur provoquée par les «forces du mal»: sorcellerie, magie, forces maléfiques de la nature... Car par sa résurrection le Christ a vaincu le péché, le mal et toutes les forces maléfiques liées au monde du mal.
2.0. Edifier l'Eglise-famille de Dieu
2.1. Cette croissance authentique et intégrale de l'homme, les évêques africains en synode spécial à Rome estiment la réaliser et l'actualiser en assignant comme finalité à l'évangélisation en Afrique: l'édification de l'Eglise-famille de Dieu. Comme l'exprimait la résolution du Carrefour francophone n° 2, il s'agit d'«édifier l'Eglise-famille de Dieu, pour que les familles africaines deviennent des Eglises domestiques et que les sociétés africaines deviennent des sociétés-familles». Les évêques veulent donc imprimer à l'Eglise et à la société en Afrique la marque des valeurs authentiques d'une famille: communauté d'origine et communauté de destin, histoire et traditions communes, amour désintéressé, attention mutuelle, solidarité et partage respect du bien commun, subsidiarité dans les responsabilités et complémentarité des tâches. «L'image (de l'Eglise-famille de Dieu), en effet, dit le pape Jean-Paul II, met l'accent sur l'attention à l'autre, la solidarité, la chaleur des relations, l'accueil, le dialogue et la confiance. La nouvelle évangélisation visera donc à édifier l'Eglise-Famille, en excluant tout ethnocentrisme et tout particularisme excessif, en prônant la réconciliation et une vraie communion entre les différentes ethnies, en favorisant la solidarité et le partage en ce qui concerne le personnel et les ressources entre Eglises particulières, sans considérations indues d'ordre ethnique» (EIAF, 63).
2.2. On aura constaté que l'option d'édifier l'Eglise-famille de Dieu vise à transformer non seulement la communauté ecclésiale, mais aussi la société: il faut que les populations africaines édifient des sociétés qui soient des sociétés-familles. Il faut que, par la puissance de la Bonne Nouvelle du Christ, nos sociétés resplendissent d'amour et non pas d'égoïsme, de solidarité et de partage et non pas de repli sur soi, d'attention à l'autre et non d'égocentrisme, d'esprit communautaire et non d'individualisme, du sens du bien commun, de générosité et d'esprit de travail, afin que chaque pays puisse promouvoir et garantir le bien-être et le développement intégral de tous(tes) dans la vérité, l'amour, la justice et la paix.
2.3. Les évêques entendent actualiser cette option d'une Eglise et d'une société-famille par la transformation de la réalité naturelle qu'est la famille en des Eglises domestiques, c'est-à-dire des petites communautés ecclésiales qui croient (foi), qui prient (liturgie) et qui témoignent du Christ ressuscité (martyria-charité) et qui de cette manière insufflent dans l'Eglise et dans le monde la lumière des valeurs évangéliques.
3.0. Sociétés-famille et monde globalisé
3.1. Notre monde globalisé appelle forcément la problématique des sociétés-familles, et ce à plusieurs titres: au niveau national et régional, au niveau continental et intercontinental. D'un point de vue biblique, Dieu a voulu une humanité-famille, dans laquelle les hommes et les femmes, issus d'un seul couple humain (Gn 4,1-2) et créés tous à l'image et à la ressemblance de Dieu, se disperseraient à travers le monde (cf. Gn 1,26-27) Gn 11), avec la mission de pérenniser le genre humain, de maîtriser et de dominer, de cultiver et de garder la terre (Gn 1,28 2,15).
3.2. L'humanité-famille pose le problème de la société-famille. Celle-ci, à son tour, entraîne la question des moyens de subsistance de la multitude des hommes et des femmes, autrement dit le problème de l'ordre économique mondial. En effet parler de l'intention divine de créer une humanité-famille, c'est affirmer du coup la destination universelle des biens de la terre.
3.3. Or à ce propos, les papes depuis Paul VI ont attiré l'attention sur le fait que, dans chaque pays comme dans les relations Nord-Sud, les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres sans cesse plus pauvres. «Les disparités du développement et des échanges ne cessent de s'aggraver dans le temps et dans l'espace. En 1820, l'écart entre le pays le plus riche et le pays le plus pauvre était de 3 à 1 en 1913, de 11 à 1 en 1992, de 72 à 1. L'essentiel du potentiel industriel est concentré entre les mains des 24 nations qui composent l'OCDE (Organisation de la Coopération et du Développement Economique). Ils représentent 20 % de la population du globe et fournissent 86 % de la production mondiale. L'essentiel des ressources minérales est concentré dans les nations du Sud et particulièrement en Afrique, qui bat des records de productions (fer, manganèse, zinc, or, diamant, cuivre, coltan, bauxite, pétrole, etc.)».
3.4. Cette situation pose le problème moral du développement intégral et solidaire des pays africains dans un monde globalisé. Or «le développement est le nouveau nom de la paix» (Paul VI). Ou bien le développement est intégral et solidaire, ou bien la paix mondiale sera menacée et l'histoire contemporaine nous en fournit les preuves tous les jours.
3.5. Par ailleurs, la paix est le nouveau nom du développement. Dans notre Afrique meurtrie par les guerres et paupérisée à outrance par toutes sortes de conflits et de violence, il serait illusoire de rêver d'un développement durable sans la paix dans la justice et la vérité.
4.0. CONCLUSION
4.1. C'est ici que la diplomatie doit venir au secours de l'économie et de la politique, aussi bien dans une vision concertée du développement intégré et durable des peuples de la terre que dans les pourparlers visant à la création de grands ensembles politico-économiques susceptibles d'être des supports d'une mondialisation rationnelle.
4.2. Des initiatives telles que le NEPAD (New Partnership for African Development) et l'institution de l'Union Africaine doivent inciter les Etats africains à nouer un dialogue politique fructueux pour la coopération Sud-Sud. Le Protocole de Dar es Salaam-Nairobi sur la paix, la sécurité et le développement des pays des Grands Lacs peut produire des effets bénéfiques moyennant la bonne volonté des gouvernants.
4.3. La réussite d'une telle coopération Sud-Sud tient d'une part à la bonne gouvernance et à la lutte contre l'impunité et, d'autre part, à l'instauration d'une paix durable. Cela implique l'arrêt du trafic des armes. Par ailleurs ces conditions de réussite impliquent une lutte sans merci contre la corruption sous toutes ses formes.
4.4. L'Eglise apportera sa contribution par sa mission prophétique, en se faisant «la voix des sans voix», la conscience morale de l'humanité, le lieu et le sacrement de l'unité, de la paix et de la vérité, de pardon et de réconciliation, de la justice et de l'amour.
+ L. MONSENGWO PASINYA
Archevêque de Kinshasa
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