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EGLISE ET POLITIQUE

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EGLISE ET POLITIQUE

EGLISE ET POLITIQUE[1]

Introduction

 

Un intitulé du genre Eglise et politique ne peut laisser indifférent. Il est plutôt de nature à faire sourciller plus d'un auditeur. Les plus aimables doivent se dire: Notre orateur veut simplement parler de Clergé et politique, tandis que les plus critiques protesteront en disant: Le conférencier en est encore à une vision préconciliaire de l'Eglise et réduit indûment celle-ci à la hiérarchie[2].

 

Et pourtant, vous avez bien entendu: il ne s'agit pas de Clergé et politique, mais bien d'Eglise et politique, en prenant le vocable Eglise au sens où l'entent le Concile Vatican II, c'est-à-dire, le Peuple de Dieu tout entier, laïcs et clercs.

 

Si le binôme Eglise et politique provoque des réactions en sens divers à cause du premier des deux termes (Eglise), le second (politique) n'est pas pour autant univoque. Si généralement il est admis que la politique c'est l'art de gouverner un état ou une Nation, il n'en demeure pas moins que, dans la pratique, les contours de ce concept sont souvent mal définis. Ils varient parfois d'une classe de personnes à une autre ou encore suivant les cultures[3].

 

C'est pourquoi, avant d'aborder le vif du sujet, qui naturellement, en ce qui nous concerne, sera davantage axé sur l'Eglise, il nous a paru opportun, en un premier temps, de fixer les idées sur ce que peut signifier l'expression faire de la politique. Cela nous permettra, en un deuxième temps, de répondre à la question de savoir si l'Eglise fait de la politique, si elle a le droit d'en faire et dans quelles conditions. Enfin, en un troisième moment, nous parlerons de l'Eglise Catholique et la politique au Zaïre.

 

I. La politique

 

Faire de la politique, qu'est-ce à dire? Quand peut-on dire d'une personne qu'elle fait de la politique? Souvent la réponse à cette question ébranle les certitudes, du moins pour un certain nombre d'acteurs dans la vie des peuples. Sans doute, avant de se risquer à donner une définition, fût-elle descriptive, serait-il sage de procéder de façon pragmatique.

 

A ce sujet, il ne fait pas de doute que le premier ministre d'un pays et son gouvernement font de la politique. Mieux encore non seulement ils font de la politique, mais ils font la politique, puisqu'ils définissent les options relatives à la gestion de la chose publique et qu'ils décident de la conduite des affaires de l'Etat. On les appelle d'ailleurs à juste raison des décideurs politiques et des hommes d'Etat.

 

De même, personne ne contestera que les élus du peuple, députés ou sénateurs, font de la politique, alors qu'en votant des lois, ils fixent le cadre juridique de la conduite de l'Etat par le gouvernement. Il en est de même des leaders politiques et des membres de leurs partis, dont la finalité et l'objectif sont justement de conquérir le pouvoir pour la gestion de la chose publique. Qui oserait affirmer que les syndicalistes ne font pas de la politique, alors qu'ils tiennent souvent en respect les régimes politiques même musclés et les gouvernements? Il n'est d'ailleurs pas rare que les syndicats soient à l'origine de la déstabilisation, sinon de la chute, des gouvernements ou des régimes politiques.

 

Le sociologue n'est pas à négliger, lorsqu'on sait le rôle important que jouent les sondages d'opinion dans la conduite des affaires de l'Etat autant que dans le conditionnement de l'environnement politique des pays.

 

Il est communément admis que les médias font de la politique. Aussi les hommes d'Etat préfèrent-ils être en bonne intelligence avec les médias qu'on appelle du reste, non sans raison, le quatrième pouvoir. Dans le même ordre d'idées, il faut reconnaître que le peuple fait, lui aussi, de la politique, si l'on considère qu'il est sujet et source et premier bénéficiaire du pouvoir démocratique. Ce pouvoir, le peuple l'exerce indirectement par ses élus et directement au cours des consultations électorales. Par ailleurs, à travers l'opinion publique, surtout là où il existe un régime démocratique, le peuple a un impact considérable sur les gouvernants et la conduite des affaires de l'Etat.

 

Une autre catégorie de personnes qui, sans vraiment faire partie de la classe politique, font sûrement de la politique, ce sont les lobbies qui, dans la défense de leurs intérêts, conditionnent toute la pratique politique des différents pays, notamment par le soutien financier qu'ils apportent aux candidats de leur choix.

 

Que dire des politologues, professeurs ou chercheurs en sciences politiques et administratives? Font-ils de la politique? Sans ambages, nous répondrions par l'affirmative, si tant est qu'ils définissent a priori ou a posteriori les règles du jeu en politique. En tout cas, tel est l'avis des anciens Grecs, pour qui, d'un côté ta politika désignait aussi bien les affaires de l'Etat ou affaires publiques[4] que les sciences politiques et administratives[5] et, de l'autre côté, hoi politeuomenoi signifiait autant les hommes d'Etat[6] que les orateurs politiques[7]. A la recherche en sciences politiques, il faut ajouter la recherche scientifique et technologique, qui est le support de la politique, en amont comme en aval.

 

Au terme de ce parcours rapide, il est loisible de constater combien l'expression faire de la politique véhicule un concept analogique, plein de nuances, recouvrant des réalités et des activités fort variées. L'on s'accorde généralement à définir la politique comme étant l'art de gérer la chose publique ou les affaires de l'Etat ou encore: l'art de gouverner des peuples ou les Nations c'est-à-dire l'action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun[8]. Il n'est pas pour autant aisé de cerner la compréhension de l'expression faire de la politique. Mais, à n'en pas douter, le concept comporte l'idée d'une participation à l'ensemble des actes qui concourent à la gestion harmonieuse de la vie publique, soit comme engagement politique individuel ou collectif, soit comme une contribution tant soit peu efficace à l'exercice du pouvoir, que cela advienne par la définition des règles du jeu ou bien par la création et la promotion des conditions propices à une gestion saine, équitable et équilibrée des affaires publiques. Faire de la politique comprend toute une gradation. En somme cela peut signifier: s'engager à jouer un rôle dans la gestion des affaires publiques de l'Etat, contribuer à l'exercice du pouvoir participer à l'exercice du pouvoir prendre le pouvoir (par soi-même ou par personnes interposées) gérer le pouvoir exercer le pouvoir. Cette énumération, à elle seule, rend compte de ce qu'on pourrait appeler l'implication des acteurs, des protagonistes et des décideurs politiques dans la gestion d'un pays. Elle rend aussi compte des niveaux de responsabilités, qui ne peuvent être que proportionnelles, dans la conduite d'un Etat. Celle-ci n'est possible qu'au moyen de règles du jeu précises, claires et consensuelles. D'où, selon la philosophie antique, la nécessité de la loi (nomos) dans la gestion de l'Etat.

 

Platon, par exemple, n'hésite pas à affirmer que la vie publique et privée dans la Cité doit être administrée d'après la loi (nomos), qui est un ordre de choses divin établi par celui que régit l'univers[9]. On comprend dès lors que, dans son évolution sémantique et noétique, la loi (nomos) ait été un moment synonyme de polis, la Cité, dont le gouvernement est régulé par la politique (politikê)[10]. Une politique anomique n'en est pas une.

 

Dans l'Ethique à Nicomaque, Aristote part de cette relation entre la loi (nomos) et la Cité (polis) pour exiger da la part des hommes d'Etat et des politologues une haute culture de la vertu. Il semble bien, dit-il, que le véritable politique (politikos) soit celui qui s'est adonné spécialement à l'étude de la vertu, puisqu'il veut faire de ses concitoyens des gens honnêtes (autrement dit: les porter à la vertu) et soumis aux lois[11]... Il faut croire qu'Aristote doit retourner dans sa tombe à la vue de certaines politiques en vigueur au XXe siècle.

 

Bref, la politique, c'est l'art de gouverner la Cité des hommes (polis) l'art de gérer l'Etat, ou encore la manière de conduire et d'organiser les affaires de la Nation, de manière à promouvoir le bien commun, c'est-à-dire l'ensemble des conditions de vie sociale qui permettent aux hommes, aux familles et aux groupements de s'accomplir plus complètement et plus facilement[12]. Ainsi donc, ils font de la politique, tous ceux qui, dans une grande diversité et complémentarité de formes, de niveaux, de tâches et de responsabilités[13], participent et concourent à la saine gestion des affaires de l'Etat.

II. - Et l'Eglise...

Fait-elle de la politique?Compte tenu des distinctions faites ci-dessus, nous répondrons: Oui, mais à sa façon et de manière variée.

 

Tout d'abord, notamment pour la Hiérarchie, l'Eglise fait de la politique, un peu à la manière des politologues - comparaison n'est pas raison! - en définissant dans le cadre de sa mission spécifique, certaines règles du jeu qui, harmonieusement intégrées, sont de nature à éclairer le débat politique et à baliser la route des gestionnaires de la chose publique. Ces règles du jeu touchent à la qualification morale de l'agir humain.

En effet, experte en humanité, selon le mot du Pape Paul VI à l'ONU en 1965, l'Eglise enseigne et véhicule une vison propre de l'homme, de sa nature et de son agir - agere sequitur esse! Cette vision est inspirée par le Verbe de Dieu fait homme et sa Bonne Nouvelle du salut. De cette vision de l'homme découlent naturellement des principes éthiques et des critères de moralité, destinés à guider les actes humains, c'est-à-dire les actes moralement responsables.

 

En définissant ces normes ou règles du jeu de nature morale, l'Eglise n'entend aucunement nier le principe de la laïcité de l'Etat ou de la culture, puisque, en raison de sa charge et de sa compétence, (l'Eglise) ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique et n'est liée à aucun système politique, quel que soit le jugement qu'on puisse porter sur des cas intervenus dans l'histoire. L'Eglise est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine[14]. Convaincue du salut intégral que sa vision de l'homme apporte à celui-ci, l'Eglise, dans la définition de ces règles du jeu, fait un peu comme le Pape Jean XXIII qui, se permette de bénir Monsieur Adjoubey, gendre du Président Khrouchtcev, lui disant: La bénédiction du Bon Dieu ne peut pas faire du tord!

 

Quand elle précise les règles du jeu éthiques et morales, dictées par sa vision de l'homme et du salut intégral de ce dernier, l'Eglise, par son magistère et sa doctrine sociale, influe sans doute, de l'une ou l'autre manière, sur la pensée politique des Nations et sa mise en pratique. Mais en cela l'Eglise ne fait qu'accomplir sa mission de prêcher la Bonne Nouvelle. D'autant que, d'une part, la politique et les options qui en découlent, façonnent l'environnement humain d'une société donnée et dès lors le milieu de vie dans lequel évoluent et opèrent ceux des citoyens qui partagent la foi chrétienne. Cela a lieu notamment lors de la définition du projet de société et l'élaboration des programmes de gouvernement par les hommes politiques et leurs partis. Il est donc normal que l'Eglise veille à ce que, objectivement parlant, les choix politiques d'un pays ne rendent pas difficile sinon impossible à ses fidèles la pratique des vertus évangéliques.

 

D'autre part, plusieurs des acteurs et des décideurs de la politique des Nations sont des fils et des filles de l'Eglise. Ils ont en propre, de par leur baptême et leur confirmation, la mission de gérer le temporel, selon Dieu, c'est-à-dire la mission de témoigner l'Evangile dans leur engagement et leurs activités politiques et autres[15]. A ces acteurs politiques l'Eglise, Mater et Magistra, Mère et éducatrice des peuples, doit offrir un éclairage doctrinal qui puisse les aider à apprécier et à discerner en toute conscience, sous la mouvance de l'Esprit Saint, les options politiques qui sont de vraies valeurs humaines. Mais



[1] Etude parue dans NRT 116(1994), pp. 481-494.

[2] Le 2 février 1995, la Katholieke Universiteit Leuven (KUL) devait remettre le doctorat honoris causa à Mgr L. Monsengwo Pasinya qui, à cette occasion, y aurait présenté ce texte Eglise et politique. Toutefois Mgr L. Monsengwo Pasinya, Président du Haut Conseil de la République du Zaïre, était ce jour-là retenu à Kinshasa par suite des émeutes militaires et des événements graves survenus dans la capitale zaïroise. C'est le 26 avril 1993, à Leuven, que l'archevêque de Kisangani reçu la toge et la toque de docteur honoris causa de la KUL et y a donné cette conférence.

[3] Cf. D. WORLOCK, Les prêtres et la politique, dans DC 88 (1991), p. 1008 (n1) et p. 1003 (n8).

[4] PLATON, Rep. 407 d.

[5] XENOPHON, Mém. 1,2,17.

[6] POLYBE, 27,11,1.

[7] DEMOSTHENES, 749,7.

[8] JEAN-PAUL II, Exhortation postsynodale Chrstifideles laici, 42.

[9] PLATON, Lois, IV, 714 a.

[10] Cf. L. MONSENGWO PASINYA, La notion de la Nomos dans le Pentateuque grec, coll. Analecta Biblica, 52, Roma, Istituto Biblico, 1973, pp. 37-42.

[11] J. TRICOT, Aristote. Ethique à Nicomanque, Paris, Vrin, 1972, p. 80.

[12] Vatican II, Gaudium et Spes, 74 1.

[13] Cf. Christifideles Laici, 42.

[14]Gaudium et Spes, 76 2.

[15] Un livre intéressant a été écrit dans ce sens: M. FALISE, Une pratique chrétienne de l'économie, Paris, Centurion, 1985 cf. la recension de P. MANDY, Réflexions d'un économiste sur Une pratique chrétienne de l'économie, dans RTL 22 (1991), pp. 370-397.

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