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LA FOI DANS LES ECRITS JOHANNIQUES

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LA FOI DANS LES ECRITS JOHANNIQUES

LA FOI DANS LES ECRITS JOHANNIQUES*

Quiconque fait une lecture synchronique continue de l'Evangile selon Saint Jean, en retire nettement l'impression que la foi est au cœur du quatrième évangile si bien que des auteurs n'ont pas hésité à appeler celui-ci l'Evangile de la foi[1].

 

Effectivement, cet évangile est traversé d'un bout à l'autre par le thème de la foi: sur les 241 emplois du verbe pisteuein dans le Nouveau Testament, 107 se retrouvent dans les écrits johanniques et des 20 chapitres qui composent le quatrième évangile, seuls les chapitres 15 et 18 n'utilisent pas formellement ce verbe, encore que le thème de la communion vitale (Jn 15) aille de pair avec la foi (cf. 1 Jn 5,13) et que Jn 18 ne soit autre que le récit d'une épreuve de force entre la foi au Christ et l'incrédulité, entre la lumière et les ténèbres (cf. 9,4-5). Dès le prologue de l'Evangile (1,7.12), nous sommes introduites dans la foi, qui sera non seulement la dernière parole de Jésus dans le quatrième évangile (Jn 20,29), mais aussi la finalité de la mise par écrit des signes de Jésus (20,31).

 

L'évangile selon Saint Jean apparaît somme toute comme la description de l'homme à l'épreuve de la foi au Christ. La trame de cet évangile semble être le développement des vv. 10-11 et 12-13 du prologue, qui nous montrent, d'une part, ceux qui ne reconnaissent pas la lumière, ne la reçoivent pas et ne croient pas et, d'autre part, ceux qui accueillent la lumière et à qui le Verbe donne le pouvoir de devenir des fils de Dieu. La foi de ces derniers est appelé à croître: elle passe des ténèbres à la lumière du plein jour (cf. Jn 3,2.21 et 19,29), tandis que l'incrédulité des premiers s'enferme dans les ténèbres pour ne pas en sortir (cf. 3,20 et 13,30). Mais n'anticipons rien.

 

Ces indications suffiront pour montrer l'intérêt et l'importance du thème que nous étudions. Nous l'aborderons en parcourant les étapes suivantes: 1 en un premier temps nous examinerons le vocabulaire de la foi dans les écrits johanniques, afin d'en cerner au mieux la notion 2 ensuite nous montrerons comment ce thème structure en quelque sorte la trame du récit dans le quatrième évangile 3 enfin nous préciserons le contenu de la foi en examinant de plus près certaines associations de mots qui complètent la notion de la foi dans l'Evangile de Jean (mécanismes de la foi). Nous conclurons par quelques remarques pour une lecture africaine de la foi dans les écrits johanniques.

 

1. Le vocabulaire johannique de la foi

 

1.1. En ce qui concerne le vocabulaire, on est frappé par une première donnée, à savoir: l'usage plutôt rare du terme pistis dans le corpus johannique. Au contraire des Evangiles Synoptiques (8 + 5 + 11 fois), des Actes des Apôtres (15 fois) et des écrits pauliniens (137 + Hebr: 32 fois), ce substantif ne se trouve pas dans le quatrième évangile et nous le rencontrons seulement 1 fois dans la 1 Jn (5,4). Au substantif abstrait pistis, l'auteur du quatrième évangile préfère le verbe pisteuein (98 fois dans l'évangile et 9 fois dans 1 Jn), qui désigne l'action ou l'acte de croire pour Jean, croire n'est donc pas une attitude abstraite, mais concrète, existentielle, vitale, qui implique toute la vie[2]. Par contre l'Apocalypse n'utilise que le substantif pistis (2,13.19 13,10 14,12) et pas une seule fois le verbe pisteuein. Le contexte des passages cités explique aisément cet usage du substantif pistis au lieu du verbe.

 

1.2. De ce verbe pisteuein, l'auteur du quatrième évangile fait un emploi fort varié. Nous trouvons tout d'abord l'emploi absolu: sans aucune préposition ni complément d'objet (direct ou indirect). Cet emploi prégnant du verbe sans aucune autre détermination revient 34 fois dans l'Evangile et 1 fois dans la 1 Jn (4,16). Donnons l'exemple de la réponse de Jésus à Nathanaël: Parce que je t'ai dit que je t'avais vu sous le figuier, tu crois (pisteueis). Tu verras des choses bien plus grandes (Jn 1,50). Ou encore: Si vous ne voyez signes et prodiges, vous ne croirez donc jamais (oumè pisteusète) (Jn 4,48)! Donnons ce témoignage du disciple que Jésus aimait: Il vit et il crut (episteusen) (20,8). On s'en voudrait de ne pas signaler la profession de foi de l'aveugle-né: Je crois, Seigneur (pisteuô, kyrie) (9,38). L'emploi absolu du verbe pisteuein insiste sur l'aspect globalisant de la foi et de la relation qu'elle engendre entre l'homme et son Seigneur. Cette relation n'est pas un morcellement d'attitudes ou d'actes, mais un tout, qui englobe la personne dans son ensemble.

 

1.3. Un deuxième emploi, classique d'ailleurs, est celui que l'auteur du quatrième évangile fait de pisteuein avec un datif, complément d'objet indirect, pour signifier croire une personne, ajouter foi à ses paroles en doute. Ainsi, par exemple, lorsque Jésus dit: ... Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas (ou pisteuete moi)? Il en est de même lorsque Jésus dit à la Samaritaine: Crois-moi (pisteue moi), femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père (4,21). Cet emploi du datif de personne avec pisteuein revient 11 fois dans l'Evangile de Jean et 1 fois en 1 Jn 5,10, la personne étant généralement Jésus et une fois Moïse.

 

1.3.1. Outre le datif de personne on trouve au datif non seulement le couple graphê kai logos (Jn 2,22) ou grammata kai rhemata (5,47) - les Ecritures et les paroles de Jésus - mais aussi erga (10,38), les œuvres de Jésus.

 

1.3.2. Sans être le fondement ultime de la foi au Christ, la véracité de ses paroles et la reconnaissance de l'authenticité (divine) de ses œuvres n'en constituent pas moins une porte d'entrée. Elles relèvent de la propédeutique à la foi.

 

1.4. Un sens voisin du précédent est l'usage, unique en ce sens, de pisteuein, à la forme réfléchie, avec le datif pour dire: se fier à quelqu'un: Mais Jésus, lui, ne se fiait pas à eux (ouk episteusen hauton autoîs) (Jn 2,24).

 

1.5. Mais une caractéristique du vocabulaire johannique en la matière est l'emploi de pisteuein avec la préposition eis. Inconnue du grec profane et des LXX, elle se retrouve 38 fois dans Jn et 1 Jn contre 8 emplois dans tout le reste du NT. Cette construction ne dit pas seulement qu'on tient pour vrai ce que quelqu'un déclare (c'est le sens du verbe avec le datif), mais indique aussi une véritable adhésion à la personne... La foi chrétienne en Jésus est toujours désignée par cette formule pisteuein eis (p.ex. Jn 12,44.46 14,1.12 17,20 1 Jn 5,10.13)[3]. Cette formule décrit le dynamisme profond de la foi qui porte vers le Christ et vers le Père[4].

 

1.5.1. Quant à la personne en (eis) qui on croit, l'auteur exprime de diverses manières: 1 croire au nom de (eis to onoma: 1,12 2,23 2,18b 1 Jn 5,13 - tô onomati: 1 Jn 3,23) 2 croire en Dieu (eis ton theon: Jn 14,1) 3 croire en celui qui m'a envoyé (6,29): 4 croire au Fils (eis ton huion: 3,36) 5 croire au Fils de l'homme (eis ton huion toû anthrôpou: Jn 9,35 1 Jn 5,10 (cf. 1 Jn 5,1.5) 6 croire en Jésus (eis ton Jêsoun: 12,11) 7 croire en moi (eis eme: 10 fois, p.ex. Jn 6,35 7, 38, 11, 25.26...) 8 croire en lui (eis auton: 16 fois, p.ex. Jn 3,16.18.39 6,40). Il s'agit les 16 fois toujours du Christ 9 croire en la lumière (eis to phôs: Jn 12,36) 10 croire dans le témoignage (eis martyrian: (Jn (5,10) que Dieu a rendu en faveur de son Fils.

 

1.5.2. C'est la formule pisteuein eis qui donne in extenso l'objet de la foi: il s'agit d'adhérer personnellement et en toute assurance à Jésus-Christ, Fils Unique de Dieu, Fils de l'homme, envoyé par le Père pour sauver l'humanité et être la lumière du monde, afin de faire de nous les fils de son Père devenu par lui notre Père. De ce Dieu-Père, l'homme Jésus est la révélation (Jn 1,18).

 

1.6. L'Evangéliste Jean construit souvent le verbe pisteueinavec la conjonction hoti qui, introduisant une proposition infinitive, nous donne une fois de plus l'objet de la foi chrétienne. Celui-ci porte essentiellement sur la divinité de Jésus (ego eimi: Jn 8,24 cf. 13,19), sa messianité (je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu: 11,27) sa mission divine (pour qu'ils croient que tu m'as envoyé: Jn 11,42 cf. 16,27.28.30) sa communion intime avec le Père et la périchorèse ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? (Jn 14,10).

 

1.7. Digne de mention aussi est la construction de pisteueinavec la préposition dia qui donne soit le fondement soit la médiation de l'action de croire: croire à cause du témoignage de Jean-Baptiste (Jn 1,7), ou encore à cause de la parole et des dires de la Samaritaine (4,41-42), à cause des paroles des Apôtres (Jn 17,20), croire à cause des œuvres (14,11).

 

1.8. Enfin une dernière construction veut que pisteuein régisse un complément d'objet direct: Crois-tu cela (pisteueis touto: Jn 11,26b)? La formule, dans le contexte, implique que la foi a pour objet aussi certaines vérités fondamentales. En effet, à Jésus qui lui demande si elle croit qu'il est la résurrection et la vie, et que quiconque croit en lui, fût-il mort, vivra, Marthe répond: Oui, Seigneur, je crois (pepisteuka) que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, celui qui vient dans le monde... N'est-ce pas l'affirmation et la confession de certaines vérités fondamentales de la foi? L'emploi du parfait pepisteuka signifie qu'il s'agit là d'une personne confirmée dans la foi et d'une attitude stable et vitale.

 

1.9. En conclusion de cet examen du vocabulaire johannique de la foi, nous pouvons affirmer que, pour l'auteur du quatrième évangile, la foi est une attitude ferme (pepisteuka) et dynamique (eis) qui porte la personne humaine vers Jésus-Christ, le Fils Unique de Dieu, Fils de l'homme et Verbe fait Chair et la porte aussi vers le Père. Cette attitude concerne toute la personne, et l'incite à adhérer au Christ, à qui elle fait totalement confiance.

 

2. Foi et structuration de l'Evangile selon Saint Jean

 

2.1. Considérée du point de vue de la foi, la trame de l'Evangile selon Saint Jean nous paraît éclairée par l'intention de l'auteur, telle que ce dernier la déclare en Jn 20,31: ... pour que vous progressiez dans la foi (pisteusête) en Jésus, Messie et Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom[5]. Sans exclure toute intention missionnaire, l'auteur entend surtout aider la communauté des croyants à progresser dans la foi[6].

 

2.2. Mais cette communauté chrétienne qui se constitue par la foi en Jésus-Christ, l'auteur nous en parle dès le prologue, en appelant ses membres ceux qui l'ont reçu (elabon), ceux qui croient (toîs pisteousin) en son Nom, à qui il a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu (Jn 1,12). Tout l'Evangile devrait donc nous montrer comment s'effectue le progrès de cette foi, c'est-à-dire le passage de la foi inchoative à la foi adulte et parfaite.

 

2.2.1. Mais à côté de ceux qui croient, il en est qui refusent le Verbe Incarné, qui ne l'ont pas reconnu et qui ne l'ont pas accueilli (ou parelabon) (1,11). L'auteur devrait donc de l'une ou l'autre manière montrer aussi comment évolue l'incrédulité de ce dernier groupe. Attitude des croyants et comportement des incrédules, telle devrait être la trame de l'Evangile selon saint Jean.

 

2.3. La foi basée sur les signes et sur la parole

 

2.3.1. Dans le groupe de ceux qui ont reçu le Verbe venu dans le monde pour être la lumière qui éclaire tout homme (Jn 1,9), il faut distinguer plusieurs étapes dans la maturation et le progrès de leur foi[7].

 

2.3.2. Au plus bas de l'échelle nous avons ceux qui croient à cause des signes, et qui, sans miracles, ne croient pas (cf. Jn 4,48). Dans ce groupe nous trouvons beaucoup de personnes décrites du chapitre 2 au chapitre 4, à savoir: 1 les disciples de Jésus après le premier signe de Cana (2,11) 2 plusieurs de ceux qui virent les signes que Jésus opérait à Jérusalem durant la fête de la Pâque (2,23) 3 en un sens aussi Nicodème qui fait partie de ces hommes (anthrôpos) et qui croit à la mission divine de Jésus à cause des signes qu'il accomplit (3,2)[8] 4 la Samaritaine aussi qui commencera à croire, lorsqu'elle constata que Jésus lui parle des secrets de sa vie antérieure (4,19) 5 enfin l'officier royal qui, en venant chercher Jésus, s'attend à ce qu'il descende à Capharnaun pour y procéder au miracle de la guérison de son fils (4,47). Ajoutons la parenté de Jésus, pour laquelle les signes de Jésus sont un moyen de s'affirmer (7,3-4).

 

2.3.3. C'est en somme la foi du commun des gens, juifs et autres, qui entendent parler de Jésus et de ses miracles, l'approchent et croient en lui simplement à cause des signes qu'il opère. C'est là une foi inchoative et imparfaite, que Jésus réprouve (4,48), car le miracle, signe ou prodige opéré par Jésus reste une propédeutique à la foi au Christ qui, elle, est basée sur autre chose[9].

 

2.3.4. Mais dans la foi des personnes nommées ci-dessus il existe des différences notables. Si le commun des Juifs s'attardent sur les miracles et n'arrivent pas à aller au-delà, il n'en va pas ainsi de Nicodème. Sa foi imparfaite évolue manifestement, car il est de ceux qui font la vérité, c'est-à-dire qui croient et s'ouvrent au Christ, et dès lors viennent à la lumière, afin que soit manifesté que leurs œuvres sont accomplies en Dieu (cf. Jn 3,21). Imparfaite, la foi de Nicodème l'est, car non seulement elle est basée sur les signes (3,2), mais aussi parce qu'elle a peur de s'affirmer: il n'ose pas venir à Jésus en plein jour (3,2). Mais puisqu'il accueille la lumière (Jésus), et se laisse éclairer par elle, sa foi évolue de la nuit au plein jour. Aussi voyons-nous plus tard ce même Nicodème affirmer sa foi et braver les invectives de ses collègues Pharisiens (7,51). Son cheminement de foi deviendra parfait, car, à la mort de Jésus-Christ, Nicodème viendra en plein jour affirmer sa foi, pour, avec Joseph d'Arimathie, demander le corps de Jésus, afin de l'enterrer. Le cheminement de Nicodème est aussi celui de Joseph d'Arimathie (19,38-40).

 

2.3.5. La foi de la Samaritaine fait un pas de plus: elle ne passe pas de la nuit au plein jour mais de la foi fondée sur les signes à celle qui se base sur la parole du Christ Jésus. En effet, si la Samaritaine croit au Christ à cause du caractère extraordinaire de ses révélations sur sa vie privée antérieure, ce témoignage de Jésus est constitué de paroles et non d'œuvres. On peut donc dire que la Samaritaine croit à cause de la parole de Jésus: Il m'a dit tout ce que j'ai fait (4,39). Les Samaritains, mêmement, croiront non plus à cause de la parole de la femme, mais de celle de Jésus lui-même (4,42).

 

2.3.6. Quant à l'officier royal, sa foi est encore plus parfaite. Car il va demander à Jésus de descendra à Capharnaun, afin d'y guérir son fils, se promettant sans doute de croire au vu du miracle. Mais au lieu de l'accompagner, Jésus l'oblige à croire à sa parole: Va, ton fils vit (4,50). Cet homme crut à la parole que Jésus lui avait dite...Cette foi lui vaut la guérison de son fils. Aussi adhèrent-ils au Christ, lui et toute sa maison (4,53).

 

2.3.7. Nous pouvons dire qu'au niveau de la définition, c'est au chapitre 4, avec la guérison du fils de l'officier royal, que Jn nous donne sa notion de la foi: elle est l'adhésion au Fils Unique de Dieu non pas à cause des signes et prodiges, mais en vertu et à cause de sa parole. Croire au Christ, sur la foi de sa parole. C'est bien cela la locutio Dei attestans que nous récitons dans l'acte de foi.

 

2.3.8. Cette foi parfaite, fondée sur la seule parole de Jésus, nous la trouverons désormais au fil du texte. Pensons à la foi de l'aveugle-né où nous trouvons le même schéma: miracle intervenu parce qu'il a cru à la parole qui l'envoyait à la Piscine de Siloé (9,7). La démonstration que l'aveugle fournit de la mission divine de Jésus (9,30-33), démonstration toute appuyée sur le miracle ne donne pas la raison profonde de sa foi, car il a cru à la parole de Jésus (9,7), avant d'être guéri.

 

2.3.9. Nous sommes tenté de croire que la foi fondée sur la seule parole de Jésus est celle que témoignent les dispositions intérieures de Marie, Mère de Jésus, au moment où elle s'adresse aux servants: Quoi qu'il vous dise (cfr 4,29-53), faites-le (Jn 2,5). Placée au début de l'Evangile, avant même que Jésus ne fasse le premier signe par lequel il manifesta sa gloire et provoqua la foi de ses disciples, cette information donne un relief particulier à la foi de Marie. Cette foi sort du commun - déjà du point de vue littéraire, peut-on dire - et se classe dans la catégorie des cas de foi parfaite.

 

2.4. Les disciples

 

2.4.1. Les disciples paraissent évoluer dans une foi qui se situe d'emblée sur le bon registre. Si l'on examine l'appel des premiers disciples, on les voit suivre l'appel de Jésus: Venez et vous verrez (1,39). Après avoir passé la journée avec lui, à son écoute, ils vont à la recherche d'autres personnes qu'ils veulent amener à Jésus en confessant déjà leur foi à la messianité de Jésus (1,41.45.49). Et pourtant il n'est pas dit que Jésus ait fait des miracles la veille. Ils croient pour l'avoir entendu (cf. 4,42b). il est vrai qu'à partir des paroles que Jésus adresse à Nathanaël, on pourrait se demander si ce n'est pas le caractère extraordinaire de la connaissance de Jésus qui provoque et motive sa foi (4,50), un peu comme pour la Samaritaine. Cependant, à l'appui d'une foi parfaite nous avons le fait que les Apôtres (sauf Judas (6,70-71) ont toujours continué à professer leur foi au Christ qui détient les paroles de la vie éternelle (6,68-69), en dépit des hésitations provoquées par la crainte de Juifs (20,19), qui entraînera le reniement de Pierre (18,17 5.27)[10]. Il n'empêche que cette foi soit aussi en cheminement comme le révèlent, d'une part, les demandes ou affirmations comme celles de Philippe (14,9) ou de Thomas le Jumeau après la résurrection du Christ (20,25). Du reste, Jésus lui-même les prépare à l'épreuve de la foi (16,1-4.32-33). C'est qu'il ne s'agit pas d'une foi statique, acquise une fois pour toutes, mais dynamique: tout en croyant sur la foi de la parole de Jésus, les Apôtres progressent dans la découverte du Maître et la pleine intelligence de ses paroles (cf. Jn 16?13.

 

2.5. Les incrédules

 

2.5.1. A côté de croyants il y a ceux qui n'ont pas accueilli le Verbe et qui se ferment à la lumière. Jean les décrit comme étant des personnes qui évoluent dans les ténèbres et s'y enfoncent de plus en plus. Au contraire de Nicodème, ils n'approchent pas Jésus-Lumière (même pas la nuit), car ils font le mal, haïssent la lumière et ne vont pas à elle, de peur que leurs œuvres ne soient démasquées (Jn 3,20). Ces personnes n'accèdent même pas au niveau de la foi basée sur les miracles (10,37-38). Même si, suivant la tradition reçue, ils subordonnent leur acte de foi au spectacle de grands prodiges[11], leurs dispositions intérieures sont hermétiquement fermées à la foi que suscitent les prodiges. Plus ils voient des signes, plus ils s'entêtent dans l'incrédulité et pensent plutôt à éliminer Jésus. Pensons aux dialogues du ch 7 (cc. 30, 32, 44) et du ch 9 (vv. 16,24-34). Cet endurcissement du cœur sera encore plus frappant après la résurrection de Lazare, lorsque les grands-prêtres décident non seulement de tuer Jésus, mais aussi Lazare, puisque c'est à cause de lui qu'un grand nombre de Juifs les quittaient et croyaient en Jésus (12,10). On notera cependant comment progressivement des groupes de croyants se détachent de la masse (4,39 7,31 8,30 10,42 12,42). Ils sortent de catégories diverses, même parmi les dirigeants (archontes).

 

2.5.2. Au fil du texte évangélique, dès le chapitre 5 (5,18) se profile l'issue dramatique du refus de la Lumière (Jésus), qui se révèle et se donne comme objet de foi. La tension due à leur manque de foi sera telle que les Pharisiens et les prêtres feront tuer Jésus. Mais cette mort sera la victoire de l'Envoyé de Dieu (Jn 12,32-33 16,13). Quant au disciple du Christ, c'est sa foi au Christ Jésus, Fils de Dieu, qui a vaincu le monde (cf. 1 Jn 5,1.4.5).

 

2.5.3. Il sied de noter que dans le groupe des incroyants se démarque nettement Judas Iscariote, l'un des Douze, dont la foi évolue dans l'obscurité de la nuit (13,30). Pactisant avec l'hypocrisie et la cupidité (12,5-6), il passera trois ans aux côtés de Jésus, sans croire (cf. 6,67-70), refusant de quitter les ténèbres. Aussi trahira-t-il son Maître pour un peu d'argent (6,71 12,4). Autant un Nicodème progresse dans la foi, autant Judas progresse dans l'incrédulité...

 

3. Mécanismes de la foi

 

3.1. L'auteur du quatrième évangile utilise certains procédés de style, des associations de mots ou des symboles qui précisent les contours de sa notion de foi. Nous essaierons de parcourir les plus importants.

 

3.2. Voir et croire (theoreîn, theâsthai, orân - pisteuein). Pour Jean, la foi au Christ Jésus, Fils de Dieu, suppose que l'on sache regarder et contempler. Il faut d'abord voir le Christ (physiquement), l'observer attentivement (theoreîn: 14,19-20), ensuite le contempler (theâsthai: 1,14 1 Jn 1,1) et enfin voir (orân au parfait: 1,34), d'une vision de foi arrivée au terme de sa maturation[12]. Une fois qu'il atteint cette étape de la vision, le disciple croit. Ce qui est intéressant, c'est la différence de niveau entre ce que l'on voit (physiquement) et ce que l'on croit, c'est-à-dire que l'on voit des yeux de la foi. Citons l'exemple du disciple bien-aimé qui voit le tombeau vide et les linges mais croit à la Résurrection du Christ: Il vit et il crut (Jn 20,8)[13]. Signalons encore cette réponse de Jésus à Philippe: Qui m'a vu, a vu le Père (eôrakôs - eôraken: 14,9). La vision de l'homme Jésus révèle le Père et suscite la foi au Fils Unique de Dieu. C'est cette différence de niveau entre la vision physique et la vision de foi qui fait que la foi d'une personne puisse se passer de la vision physique et tabler sur la parole et le témoignage d'autrui: Il existe un hiatus de nature entre les deux niveaux; tant et si bien que le Christ peut dire à Thomas: Bienheureux ceux qui sans avoir vu ont cru (20,29).

 

3.3. Discours littéraire parabolique

 

Il faut admettre que, du point de vue littéraire, l'auteur du quatrième évangile exprime bien le cheminement de foi grâce au maniement judicieux du discours littéraire parabolique. Celui-ci, dans sa structure (Révélation - incompréhension - Révélation plus claire - nouvelle incompréhension - Révélation complète), symbolise la manière progressive dont le croyant connaît le Seigneur et les mystères du Royaume. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le dialogue entre Jésus et Nicodème (ch. 3) d'une part, et celui entre Jésus et la Samaritaine, d'autre part[14].

 

3.4. Ecouter (akouein) et croire.

La foi fait suite à l'écoute de la parole. Le verbe akouein revient 58 fois dans le quatrième évangile: 22 fois, ce verbe a comme objet Jésus ou sa parole et 4 fois le Père ou sa voix. Ce verbe signifie non seulement l'audition physique mais aussi une intériorisation de la parole. Et cette intériorisation est l'œuvre de l'Esprit. Qui écoute ma parole et croit en Celui qui m'a envoyé à la vie éternelle (Jn 5,4). C'est l'Esprit qui vivifie... Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie (6,63)[15].

 

3.5. Croire et connaître (pisteuein et gignoskein).

Il ne suffit pas de croire pour connaître. Chez Jn la connaissance suppose l'intériorisation et la maturation de la foi qui porte à aimer le Christ Jésus et à vivre en commun avec Lui. C'est ce que veut dire Pierre lorsqu'il affirme: Nous avons cru et demeurons dans la connaissance (egnôkamen) que tu es le Saint de Dieu (6,69). S'il peut l'affirmer, c'est parce que Jésus a les paroles de la vie éternelle (ibid.)[16].

 

3.6. Croire et témoigner (martyrein)

On ne croit pas pour garder enfoui ce trésor. Celui qui a la foi, doit témoigner de ce qu'il croit. Ainsi l'homme Jésus témoigne de ce qu'il a vu auprès du Père (Jn 3,11), Jean-Baptiste fut envoyé par Dieu pour rendre témoignage à la lumière. Il le fera auprès des prêtres et lévites venus de Jérusalem (1,19-28) et auprès de la foule en disant de Jésus: Et moi j'ai vu et j'atteste (memartyrêka) qu'il est, lui, le Fils de Dieu (1,34). Jésus rend aussi témoignage de lui-même (5,31.37 8,14.18...), tout comme ses œuvres constituent un témoignage pour lui (10,25) et que le Père aussi lui rend témoignage. L'Esprit Saint rend témoignage à Jésus (Jn 15,26) en donnant post eventum une meilleure compréhension des paroles de Jésus (Jn 2,22 12,16 14,26 16,13), confirmant ainsi le témoignage et la crédibilité que Jésus, à travers sa vie et ses œuvres, recevait de Dieu (Jn 5,31 cf. 1 Jn 5,7-8 5,10)[17]. Quant au disciple, ce qu'il a vu et contemplé - et qu'il croit par conséquent -, il doit en rendre témoignage (19,35 1 Jn 1,2 4,14), afin de conduire les autres à la foi au Christ (Jn 19,35) et les faire participer à la koinônia du Père et du Fils (1 Jn 1,3).

 

3.7. La foi et la vie

Dans les écrits johanniques, il existe un lien indissoluble entre la foi et la vie (éternelle). Plusieurs fois dans l'Evangile nous trouvons le verbe pisteuein (croire) associé à zôèn echein (avoir la vie) ou des concepts similaires. Pour l'auteur du quatrième évangile, croire c'est avoir la vie éternelle (Jn 3,15 18.36 5,24 6,40), ne pas être jugé (kekrinestai au parfait: 3,18) ne pas périr (3,16), ne pas mourir pour l'éternité (11,26). Par contre ne pas croire (8,24), c'est être jugé (au parfait 3,18) et mourir dans ses péchés (8,24). La conclusion de l'Evangile (Jn 20,31) montre de façon prégnante ce lien entre foi et vie. En effet, il y est expressément affirmé que la mise par écrit des faits et paroles sélectionnés dans la multitude innombrables de tous ceux qui émaillent la vie de Jésus, a été faite en vue de la foi du croyant, pour que, par elle, on ait la vie. La foi est la porte (obligée) de la vie. Pas de vie sans la foi et pas de foi qui ne mène à la vie. Car foi et vie signifient communion avec le Fils de l'homme (1 J, 1,3).

 

4. Une lecture africaine de la foi en Jn

 

4.1. Les considérations que nous venons de faire sur la foi en Saint Jean et ses mécanismes contiennent bien des éléments susceptibles de guider une lecture contextuelle de ces écrits.

 

4.2. Tout d'abord, la trame même de l'Evangile qui décrit l'homme à l'épreuve de la foi reste actuelle aujourd'hui. L'homme africain, catéchumène, néophyte ou chrétien de longue date, est souvent affronté à cette épreuve de la foi, occasionnée par la crise d'identité culturelle due aux mutations rapides de la société africaine. Par ailleurs, les nécessaires ruptures exigées par la conversion au Christ ne vont pas sans susciter l'envie d'un retour en Egypte (cf. Dt 28,68).

4.3. Ensuite le discours littéraire parabolique nous donne une méthode pastorale et catéchétique, qui part des réalités quotidiennes de la vie pour en décrypter le message de foi et la densité spirituelle. Cette méthode aide le catéchisé autant que le catéchète à découvrir progressivement le mystère du Christ Jésus, Fils de Dieu.

 

4.4. Signalons aussi le rapport entre la vie et la foi, si tant est que la foi, finalité de la mise par écrit de l'Evangile selon Saint Jean, est la porte obligée vers la vie (Jn 20,31). On sait l'importance de la vie en Afrique.

 

4.5. En ces jours où la prolifération cancéreuse des sectes en Afrique inquiète les pasteurs la notion de signe et prodige, considérés par l'auteur du quatrième évangile comme une propédeutique à la foi, est hautement éclairante. La foi basée sur les signes est une foi imparfaite s'y ancrer serait s'arrêter à mi-chemin et s'installer dans la médiocrité en faire la motivation de sa quête de Dieu serait erroné, d'autant que tout miracle n'est pas forcément signe du doigt de Dieu (cf. Ex 8,15).

 

4.6. Le nécessaire lien entre la foi et le témoignage est fort pertinent en Afrique où, dans des situations de corruption et de crise, la présence de Jean-Baptiste et des prophètes devient de plus en plus nécessaire. Car témoigner n'est pas seulement confesser dans son cœur, mais aussi professer sa foi en se déclarant pour le Christ devant les hommes et même en perdant sa vie à cause de Jésus (Jn 9,16 16,1-3 1 Jn 4,14-15 cf. Mt 10,33 par Rom 10,9-10).

 

4.7. Enfin, tout l'aspect sensitif de la foi (voir, contempler, écouter...) peut fournir les éléments nécessaires à une approche inductive de la foi dans la théologie biblique et dans la catéchèse. Cette approche plus concrète rejoint davantage les catégories de pensée et les procédés épistémologiques de l'Africain, lesquels impliquent davantage toute la personne.

 

5. CONCLUSION

 

Nous pouvons conclure en disant que la foi est un thème central dans les écrits johanniques. Elle est une adhésion totale au Christ, Fils Unique de Dieu. La foi est personnelle mais aussi communautaire, elle est partagée par ceux qui ont accueilli Jésus et croient en son Nom. Elle part du crédit que l'on accorde aux paroles de Dieu elle peut s'appuyer sur les signes et les prodiges, pourvu que ceux-ci ne se substituent pas à la parole de Jésus, seul fondement de la foi parfaite. Elle est progressive: elle passe de la nuit au plein jour. Elle ne se limite pas à un savoir purement extérieur, elle doit être intériorisée pour que croisse la communion du croyant avec son Seigneur. La foi implique le témoignage, afin de gagner d'autres fidèles au Christ: Celui qui a vu, a rendu témoignage... afin que vous aussi vous croyiez (Jn 19,35). Une telle foi ne peut que conduire à la vie, puisque le Fils Unique est venu, pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance (Jn 10,10).

+ L. MONSENGWO PASINYA

Archevêque de Kisangani 24.07.1989


 


 

* Etude publiée dans Communautés Johanniques, Actes du 4e Congrès des Biblistes Africains édités par W. AMEWOWO, P.J. AROWELE et BUETUBELA BALEMBO, Kinshasa, 1991, pp. 10-27.

[1] Cf. I. de la POTTERIE, La Fede negli Scritti Giovannei, dans son ouvrage intitulé Studi di Cristogia Giovannea, Genova, Marietti, 1986, p. 290.

[2] I. de la POTTERIE, ibid., p. 291.

[3] I. de la POTTERIE, Naître de l'eau et de l'Esprit, dans La vie selon l'Esprit. Condition du Chrétien, Paris, 1965, p. 49, note 1. Voir J. DUPONT, Nom de Jésus, dans DBS, VI, pp. 527-528.

[4] I. de la POTTERIE, Studi..., p. 292.

[5] Voir Th. C. de KRUIJF, "Hold the Faith" or "Come to believe"? A Note on John 20,31, dans Bijdragen, 36, 1975, pp. 439-449. I. de la POTTERIE, Genèse de la foi pascale d'après Jn 20, dns NTS, 30, 1984, p.44.

[6] Cf. TOB, loc. cit., p. 350, note u.

[7] H. van den BUSSCHE (Jean, Tournai, Desclée De Brouwer, 1967, p. 35) appelle bien à propos la section Jn 3,1-4,54 le défilé des candidats à la foi.

[8] Cf. La structure de Jn 2,23-3, 2 dans I. de la POTTERIE, Naître de l'Eau..., pp. 41-50.

[9] Voir à ce sujet les remarques pertinentes de H. van den BUSSCHE, ibid., pp. 130-136.

[10] On notera que Jn passe sous silence la débandade des disciples lors de l'arrestation de Jésus au Jardin de Gethsémani (cf. Mc 14,50 + Mt 26,56). (Voir cependant 16,32). Au contraire, après l'arrestation, Pierre et un autre disciple avaient suivi Jésus (18,15). Luc suit la même tradition favorable aux Apôtres (22,54).

[11] TOB, loc. cit., p. 305, note z.

[12] I. de la POTTERIE, Scritti..., p. 294.

[13] Voir à ce sujet J. WINANDY (Les vestiges laissés dans le tombeau et la foi du disciple, dans NRT, 110, 1988, pp. 218-219), qui établit un intéressant parallèle entre la résurrection de Lazare (Jn 11,4) et les vestiges laissés au tombeau, et montre comment le disciple inféra à la résurrection du Christ (Jn 20, 8-9).

[14] Voir I. de la POTTERIE, Naître de l'Eau..., pp. 46-47.

[15] Voir I. de la POTTERIE, Studi..., pp. 293-294.

[16] I. de la POTTERIE, ibid., pp. 296-297. Cfr 1 Jn 2,3. Voir la forte assertion de A Jn 3,6: Quiconque pèche (hamartanôn) ne le voit pas (eôraken). D'autres exemples avec oida en Jn 7,28-29.

[17] Voir TOB, p. 759, note e.

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