L'AYANT DROIT DANS L'ECRITURE SAINTE*
Introduction**
0.1. Lorsqu'on parcourt l'Ecriture sainte, de l'Ancien Testament au Nouveau, on constate sans difficulté que, dans le choix de ceux qui sont appelés à être les fils de la promesse (Gal 4,23.28), le Seigneur ne prend jamais l'aîné ou l'ayant droit. On dirait même qu'il prend plaisir à écarter l'aîné en faveur de son frère puîné ou de l'un de ses jeunes frères. Ainsi, pour ne pas remonter à Abel préféré à Caïn (Gen 4) et nous limiter à la postérité d'Abraham, Isaac devient le fils de la promesse au lieu d'Ismaël qui juridiquement était le premier-né (Gen 17,18-21) Jacob reçoit la bénédiction d'Esaü (Gen 27,27-29), Joseph passe avant Ruben et ses autres frères et des enfants de Joseph c'est Ephraïm, le cadet, qui reçoit la plus grande bénédiction des mains de Jacob, son grand-père, lequel venait d'adopter les deux enfants de Joseph (Gen 48,17-20). Beaucoup plus tard, Dieu choisira comme roi David et non pas ses frères aînés (1 Sam 16,1-13) et, après David, il donnera la royauté à Salomon plutôt qu'à Adonias (1 R 2,15 cf. 2,22)[1].
0.2. Cette situation ne semble pas être le fait du hasard, car ce comportement de Dieu est par trop régulier et systématique. Aussi croyons-nous que cette attitude de Dieu révèle une intention profonde, d'autant qu'elle est liée à l'accomplissement des promesses faites aux Patriarches. Voilà pourquoi nous voulons examiner le cas de Jacob, lequel nous paraît typique, avec un regard sur Joseph, qui mérite à lui seul toute une étude. Nous essaierons de pénétrer les raisons profondes de ce comportement de Dieu pour qui, apparemment, il n'y a pas d'ayant droit, puisqu'il jette son dévolu sur des personnes autres que les ayant-droit, affirmant ainsi sa pleine liberté dans le choix des fils de la promesse.
0.3. Parallèlement au cas du fils de la promesse, une autre élection de Dieu semble connaître des glissements ou développements non plus d'ordre généalogique mais en rapport avec la vocation des prophètes et, dans le Nouveau Testament, celle des hérauts de l'Evangile. L'étude de cette analogie nous permettra peut-être de mieux comprendre la richesse du thème biblique de l'ayant droit et de ses harmoniques.
0.4. Dans la présente étude, nous examinerons quelques péricopes du bloc narratif concernant Jacob (Gen 25,19-34 et 27,1-40). Ensuite nous tirerons des conclusions qui s'imposent à la lumière des faits littéraires, en vue de saisir le message biblique sur l'ayant droit. Enfin nous tenterons d'expliquer le pourquoi de ce comportement de Dieu dans l'élection des fils de la promesse, avant de recenser quelques éléments susceptibles d'inculturation ou d'herméneutique.
1. Jacob, l'élu conflictuel: Gen 25, 19-34 27,1-40.
1.1. Sommaire
L'histoire de la bénédiction de Jacob est par trop connue pour qu'on s'y arrête outre mesure. Devenu vieux et presque aveugle, Isaac, sentant venir la fin de ses jours et dès lors soucieux de transmettre à la postérité les promesses faites à Abraham, voudrait donner à Esaü, son fils aîné, la bénédiction qui en ferait le fils de la promesse (Gen 27,1-2), ainsi qu'il l'a été lui-même.
Il appelle donc Esaü et l'envoi chasser du gibier dans les champs, pour en faire un régal au goût de son père, afin que ce dernier le bénisse avant de mourir (Gen 27,3-5). Malheureusement pour Esaü, sa mère Rébecca qui avait un faible pour Jacob, le frère cadet (Gen 25,28), a surpris leur conversation. Malgré les hésitations de Jacob, qui craint que sa ruse ne devienne plutôt source de malédiction, Rébecca le convainc à aller chercher deux beaux chevreaux, dont elle prépare un régal à Isaac. Elle en arrive ainsi à faire enlever par Jacob la bénédiction destinée à Esaü (Gen 27,6-29). Pour la deuxième fois Jacob arrache la primogéniture à Esaü (Gen 27,36). Autant Isaac qu'Esaü en sont réduits à prendre acte du fait accompli (Gen 27,33-36), car la bénédiction est unique et indivisible, le fils de la promesse étant unique, et une fois donnée à Jacob, la bénédiction est irréversible (Gen 27,37-39).
1.2. Contexte
La péricope de la bénédiction de Jacob (Gen 27,1-30) est manifestement reliée à celle du droit d'aînesse cédé à Jacob, puisqu'en 27,36, Esaü s'y réfère en se plaignant du second coup que lui joue Jacob. Or cette primogéniture arrachée par Jacob renvoie, à son tour, à l'épisode de la naissance des deux jumeaux (Gen 25,19-26). Enfin, en 27,41-45, Esaü promet une correction à Jacob après la mort d'Isaac, ce qui provoque la fuite de Jacob chez Laban (Gen 27,46 - 32,33) jusqu'à sa réconciliation avec Esaü (Gen 32,34 - 33,11). Il faut en déduire que le bloc narratif sur Jacob part de Gen 25,19 jusqu'à 33,11. Tel est le contexte médiat et immédiat de la péricope sur la bénédiction de Jacob.
1.3. Structure
Le bloc narratif de Gen 25,19 - 33,11 a une structure concentrique, mise en lumière de façon heureuse par W. Brueggemann[2].
Préliminaires: Isaac (Gen 26)
- a. - Conflit avec Esaü (Gen 25,19-34 27,1-28,9)
- b. - Rencontre à Bethel (Gen 28,10-22)
- c. - Conflit avec Laban (Gen 29,1-30)
- d. - Enfants nés de Jacob (Gen 29,31 - 30,24)
c'. - Conflit et pacte avec Laban (Gen 30,25-31,55)
b'. - Rencontre à Penu'el (Gen 32,22-33)
a'. - Réconciliation avec Esaü (Gen 33,1-17)
Tout le bloc est précédé par l'histoire d'Isaac (Gen 26) et suivi par un ensemble de récits annexes divers sur Esaü (Gen 33,18 - 36,43).
La présente structure montre combien le bloc narratif sur Jacob est axé sur le conflit: conflit avec Esaü (3 fois), conflits avec son oncle Laban, conflits avec ses femmes (Gen 29,31 ss), voire conflit avec Dieu (Gen 32,23 ss), Jacob est vraiment un homme conflictuel, et ce depuis le sein maternel. Mais ces conflits incessants sont tempérés par de bonnes nouvelles: la naissance des enfants en dépit de la dispute avec ses femmes Léa et Rachel, la réconciliation (pacte) avec Laban et la présence de Dieu à Béhtel et Penu'el. Ainsi réconforté, Jacob ne peut que se réconcilier avec Esaü. Cette réconciliation avec Esaü, ou plutôt cette victoire de Jacob sur Esaü, constitue la pointe et le point culminant de tout le bloc: d'abord la bagarre entre les deux jumeaux dès le sein maternel, la tension est maintenue dans tout le récit et la paix victorieuse à la fin. La présence réconciliatrice de Dieu dans le récit est un indice qu'il est à l'origine du conflit (cf. 25,23). Aussi arrive-t-il toujours à le résoudre (cf. 28,13-15). Cette structure montre aussi que Gen 26 tombe comme un corps étranger dans ce bloc narratif. Le récit de la bénédiction de Jacob (Gen 27,1-30) aurait pu immédiatement suivre la péricope sur les conflits de primogéniture (Gen 25,19-34).
1.4. Texte: Gen 27,1-30
C'est dans cette grande structure concentrique que se situe la péricope sur la bénédiction de Jacob, dont il convient d'examiner les points saillants et les mots-clés.
1.4.1. En dépit de son caractère dramatique, notre récit est simple et linéaire: un drame en 4 scènes, en une disposition concentrique qui fait occuper le centre du drame par l'intervention de Rébecca, d'une part et, d'autre part celle de Jacob. Effectivement, c'est cela le drame et le cœur du récit. Les actions d'Isaac et celles d'Esaü font inclusion dans les deux extrémités. Telle est la division de la péricope[3].
- 1e Scène: Isaac manifeste son intention de bénir Esaü (vv. 1-4)
- 2e Scène: Rébecca monte un imbroglio en vue de la bénédiction de Jacob (vv. 5-17)
- 3e Scène: Jacob trompe son père et surprend la bénédiction destinée à Esaü (vv. 18-29)
- 4e Scène: Isaac compatit à la peine inconsolable d'Esaü: déception et compassion.
La simplicité du récit, qui appartient au genre littéraire populaire apparaît encore dans le fait que, chaque fois, seules deux personnes interviennent: Isaac et Esaü - Rébecca et Jacob - Jacob et Isaac - Isaac et Esaü[4]. Ici on voit comment Isaac apparaît trois fois dans l'action, Esaü et Jacob deux fois et Rébecca une seule fois. Comme si celle-ci disparaissait dès que son imbroglio est créé, alors qu'en réalité elle le conduit jusqu'au bout.
1.4.2. Il ne fait pas de doute que ce récit tourne autour de la bénédiction. En effet, chacun des quatre acteurs l'utilise:
- Isaac:
afin que mon âme te bénisse : le ma‘an ou ba‘àbûr tebarekeka naphšî (27,4.25).
- Rébecca:
1) wa' abarekeka lîphnê yhwh (27,8): afin que je te bénisse devant Dieu.
Cette permutation exprimée dans un mode volitif indirect, introduit une variante dans la formule, à savoir: devant Yahwé (lîphnê Yhwh), variante non sans importance sur la profonde signification de cette bénédiction paternelle.
2) afin qu'il te bénisse (27,10): ba‘abûr ašer yebarekeka. C'est la particule introduisant la variante qui varie (ba‘abûr ašer).
- Jacob et Esaü:
afin que ton âme me bénisse:ba‘abûr tebarkani naphšeka (27,19.31).
En dehors de ces formules ou noms, nous trouvons plusieurs formes finies du verbe barak prononcées soit par le narrateur (vv. 23b. 27. 41) ou par Isaac weqatalti (vv. 33) ou par Esaü (vv. 34.39). Nous trouvons aussi l'infinitif construit (v. 30) et 1e participe passif (v. 33) sans parler du substantif berakah (vv. 12.35.36.38.41), soit en tout 19 emplois du verbe (14 fois) et du substantif (5 fois). Nous reviendrons plus tard sur le sens profond de la bénédiction contenue dans cet emploi massif de barak (verbe et substantif).
1.4.3. A propos de la bénédiction, il faut ajouter qu'il était un acte solennel, à en croire certains faits manifestes dans le texte:
1- D'abord il comprend tout un rituel que nous retrouvons aussi bien pour Jacob que pour Esaü[5]: a) approche du père b) question du père ou bien demande de l'enfant c) identification de la personne à bénir d) présentation de la nourriture et de la boisson et restauration de celui qui bénit e) approche et contact physique f) formule de bénédiction.
2- Ensuite, lorsqu'on examine l'adresse de celui qui demande la bénédiction et de celui qui bénit, au contraire de Rébecca qui dit simplement: afin que ou de sorte que je te bénisse (mode volitif indirect), Isaac, Esaü et Jacob adoptent plutôt la formule plus solennelle afin que mon (ou ton) âme te (me) bénisse (vv. 4-19.31).
3- En outre, la solennité du moment ressort encore davantage dans la formulation utilisée par Esaü. Alors que Jacob, pressé sans doute sinon préoccupé par le fait qu'il ne doit pas se tromper dans la déclinaison de sa fausse identité dit: Je suis Esaü, ton premier-né (anôki Esaw bekôrekâ) (v. 19), Esaü qui semble plus avoir intériorisé le sens profond de ce moment, et qui n'a pas la même préoccupation que Jacob, dit Que mon père se lève et mange yaqom abî weyô'kal[6]. Et à la question du père de savoir qui il est, il répond dans une phrase mieux balancée: Je suis ton fils, ton premier-né, Esaü (‘anî bineka, bekoreka, Esaw) (v. 32).
4- Enfin, il suffit de voir comment Isaac fut secoué d'un grand frisson (wayeherad yishaq haràdàh) lorsqu'il aperçoit que la bénédiction a pris une mauvaise destination, pour se rendre compte de ce que, humainement parlant, représente aux yeux d'Isaac la tricherie de Rébecca et Jacob, d'autant que l'acte d'Isaac ne peut être annulé: en vertu de sa propre bénédiction, il serait lui-même maudit, si d'aventure il maudissait Jacob (cf. v. 29).
Par ailleurs le doute d'Isaac, qui n'est pas sûr de l'identité du requérant (voix de Jacob et bras d'Esaü) en rajoute à cette solennité. Le doute n'est pas levé, mais il doit bénir, pour éviter de manquer au devoir de transmettre le courant de vie. Car il faut une postérité à Abraham, pour l'accomplissement des promesses de Dieu. Les promesses de Dieu ne peuvent être rendues vaines de par sa faute.
1.4.4. Il n'est pas sans intérêt de signaler l'évolution du rite de bénédiction dans l'anthropologie culturelle et les religions comparées:
1- La bénédiction signifiant tout d'abord la transmission intégrale de la force vitale et du courant de vie, on comprend qu'elle soit née dans un stade précultuel, au sein de la famille. Ici matériel et spirituel vont ensemble: il s'agit de la vie globale.
2- De cette sphère, elle passe au stade de la vie et de l'histoire des peuples. D'où souvent les allusions propres à l'étiologie.
3- La troisième étape est celle du passage au culte (cf. Nb 6,22-29)[7].
1.4.5. La formule même de la bénédiction (vv. 27-29 a+b) semble postérieure au récit yahwiste original, car elle suppose déjà la vie sédentaire d'Israël de même que sa domination sur les Edomites. En fait elle implique déjà la suite du texte relative à la réconciliation avec Esaü puisque Gen 27,42-45 (fuite chez Laban), v. 32,4-8 (peur de Jacob) et 33.33 ss (Jacob et les siens se prosternent devant Esaü) contredisent les paroles de cette bénédiction.
1.5. Sources et tradition
1.5.1. Nous avons déjà signalé comment la structure concentrique du bloc narratif sur Jacob montrait, p.ex., le caractère étranger et l'insertion tardive du chapitre 26 dans cet ensemble. D'autant que la figure d'Isaac n'a jamais vraiment été une vraie tradition patriarcale[8]. Ce que nous venons de dire sur certaines traces d'une addition postérieure au récit yahwiste original en témoigne. C'est dire qu'il y a place pour une critique des sources et de la rédaction c'est-à-dire de l'histoire de la tradition dans le bloc narratif sur Jacob[9].
1.5.2. Cette question de la critique des sources n'est pas nouvelle et reste complexe. Déjà Günkel avait distingué dans cet ensemble plusieurs sortes de matériaux provenant des sources indépendantes.
1- des matériaux sur Jacob et Esaü (25, 19-34 27,1 - 28,9 32,3-21 33,1-17)
2- des matériaux sur Jacob et Laban (29,1-30 30,25 - 31,55)
3- des matériaux sur les enfants de Jacob (29,31 - 30,24)
4- des matériaux d'ordre théologique et cultuel (28,10-22 32,1 - 2,22-32).
On pourrait, non sans raison, ajouter avec W. Brueggemann[10], qui accepte cette répartition de Günkel:
5- des matériaux sur Isaac (ch. 26) et
6- des matériaux divers qui constituent comme des appendices aux matériaux narratifs originels.
1.5.3. Ces matériaux reflètent un long processus de constitution de traditions formées dans les tribus du Nord, apparemment autour des grands sanctuaires, avec une relation particulière avec le sanctuaire de Béthel (cf. 28,10-12 31,13 35,1-15). Ces matériaux provenant de sources indépendantes furent ultérieurement intégrés dans un récit structuré et ordonné, tel que nous l'avons aujourd'hui[11].
1.5.4. Ces matériaux se sont développés et transmis dans les tribus du Nord sans relation aucune avec celles du Sud ni référence avec la figure d'Abraham ou avec les revendications de l'instauration de la royauté à Jérusalem[12]. En effet, dans le bloc narratif sur Jacob, nous trouvons une notion de la bénédiction différente de celle en vigueur dans l'histoire d'Abraham. Dans le cycle d'Abraham, la bénédiction est d'ordre religieux et verticale, c'est-à-dire essentiellement axée sur la promesse faite au patriarche d'un héritier et sur la fidélité de Dieu à cette promesse, alors que dans la tradition sur Jacob, la bénédiction est horizontale et d'ordre matériel: elle est axée sur la position et le pouvoir de Jacob dans la famille pendant la même génération (conflits avec son frère, ses femmes, son oncle)[13].
1.5.5. En outre, il faut noter que dans l'histoire d'Abraham, celui-ci apparaît comme le patriarche par antonomase qui représente l'Israël idéal, tels que les descendants de Jacob ont toujours voulu être (des hommes fidèles à Dieu), mais souvent en vain. Dans le bloc narratif sur Jacob, celui-ci est dépeint comme l'homme conflictuel, capable de tricheries et de manœuvres destinées à faire aboutir ses projets. C'est l'Israël réel, capable de péché et de résistance à Dieu, Abraham paraît clairement être un individu, pendant que Jacob est un éponyme[14].
1.5.6. S'il existe dans Gen 27,1-45 des matériaux tardifs reflétant une période récente dans les relations entre Israélites et Edomites[15], il ne fait pas de doute que cette péricope contient aussi des éléments fort anciens. Dans ce deuxième groupe appartient la formule, Maudit soit qui te maudira béni soit qui te bénira (Gen 27,29. Cf. Gen 12,3 Nb 24,9), condensée des promesses faites au premier Patriarche Abraham. Dans le premier groupe figurent des expressions comme ‘ammîm et leummîm (peuples et nations) (Gen 27,29), qui suppose Israël constitué en Etat; la haine et la rivalité entre Israël et Edom (Gen 27,41), de même que la victoire d'Israël.
1.5.7. Une deuxième remarque de bon sens. S'il est vrai que la bénédiction d'Isaac à Jacob se fait à domicile, dans une étape précultuelle, il faut en déduire que la transmission se fait de l'oral à l'écrit. Aussi admet-on généralement que les matériaux écrits qui véhiculent ces traditions sont anciens, de tradition yahwiste (10e siècle). Mais la structure concentrique relevée ci-haut montre qu'un dernier rédacteur y a laissé sa main (le yahwiste-élohiste: J.E.?).
2. Commentaire théologique
2.1. De tout ce qui précède on peut retenir tout d'abord que, selon l'hagiographe, Jacob est une personne que Dieu a choisieet destinée à une mission spéciale. On dirait que Jacob est une personne qui est poursuivie par la bénédiction de Dieu. Cette bénédiction et celle élection, Jacob en est l'objet dès le sein de sa mère et Dieu lui-même l'a révélé à Rébecca dès le début du bloc narratif par la prophétie de Gen 25,35: Il y a deux nations (gôyîm) en ton sein, deux peuples (leummîm) issus de toi se sépareront, un peuple dominera un peuple, l'aîné servira le cadet (cf. 27,29b). Et parce que Dieu réserve cette bénédiction au cadet, il empêche Jacob de sortir le premier du sein maternel (25,24).
2.2. Si la bénédiction poursuit Jacob, il est tout aussi vrai que Jacob court après la bénédiction ou mieux encore que la bénédiction fait courir Jacob. C'est un vrai destin. Dès le sein maternel, il se bat pour elle (cf. 25,22) plus tard il ravit le droit d'aînesse lié à la primogéniture (25,31) enfin il finira par (dole) surprendre la bénédiction destinée à l'aîné.
2.3. Comme le dit si bien W. Brueggemann[16], précisément parce que Dieu a librement choisi Jacob et l'a destiné à la bénédiction, ce choix sera pour lui cause de difficultés et de conflits incessants. Jacob est conflictuel: il est en conflit avec tous ceux qui l'entourent: femmes, frère, oncle et même Dieu. Le choix de Dieu ne met pas l'homme en situation de tout repos, mais de lutte, de combat et de conflit. N'est-ce pas un écho anticipé de cette parole du Seigneur: N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur terre: je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère: on aura pour ennemis les gens de sa maison (Mt 10,34-35 par). Mais c'est aussi cet engagement de Dieu (dans son choix libre) pour Jacob qui résoud les conflits.
2.4. Ce caractère conflictuel de Jacob fait que, humainement parlant, le lecteur prend spontanément partie pour Isaac et Esaü contre Rébecca et Jacob. Effectivement, quel que soit le résultat de la tricherie, l'initiative de Rébecca n'est rien de moins qu'un imbroglio causé par une mère pour son enfant préféré (Gen 25,28). Et la grande leçon, c'est que Dieu est capable d'accomplir son plan de salut et ses choix libres, en dépit de la malice des hommes. Ainsi qu'on a coutume de le dire: il est capable de rendre droites - de la linéarité de l'histoire du salut - les lignes courbes de l'histoire des hommes.
2.5. Mais cette conflictualité a une deuxième leçon. Au fond l'attitude de Rébecca est une sorte de révolte contre l'exclusivité des privilèges attachés à la primogéniture. Que le premier-né reçoive une part plus grande de l'héritage (Dt 21,17), ou encore que les droits du premier-né de la femme non-aimée soient protégés contre les caprices du père (Dt 21,15-16), cela pourrait encore se comprendre. Mais que la bénédiction liée à l'accomplissement des promesses faites à Abraham soit exclusivement réservée au premier-né, cela se comprend moins, surtout lorsqu'il s'agit de frères jumeaux, nés le même jour. De ce fait, l'initiative de Rébecca devient prophétique: elle proteste contre l'injustice d'un ordre social et d'un droit humain peu respectueux des droits de l'ultimogéniture. Ainsi l'initiative de Rébecca devient le symbole de la déstabilisation que les options de Dieu cause à l'homme[17].
2.6. Il suffit, par exemple, de constater comment, contrairement au droit humain qui pratique l'exclusion, la bénédiction donnée par Isaac comme celle de Dieu à Abraham dit ouverture aux non-Israélites: aux Ismaélites (Gen 21,13.20) et aux Edomites (Gen 27,39-40). En effet, par Abraham seront bénis tous les peuples de la terre (cf. Gen 12,13). La bénédiction de Dieu a ses propres voies, qui ne sont pas celles des hommes ou de la société humaine.
2.7. La bénédiction d'Isaac à Jacob est une espèce de midrash qui passe de l'étiologie à la théologie: réfléchissant sur les données historiques relatives à la haine, l'opposition et la rivalité entre Edom et Israël, tous conflits qui se concluent par la domination d'Israël, l'auteur sacré lit ces événements propices à la lumière de l'élection de Jacob, le père d'Israël, et de la fidélité de Dieu qui enfin de compte résout tous les obstacles que sa propre élection pose sur la route de Jacob et partant, celle du peuple d'Israël. L'élection de Jacob devient grâce de Dieu et la vie d'Israël réalisation de son plan de salut, tandis que l'acharnement d'Edom contre Israël, aussi vieux qu'Esaü et Jacob, devient résistance à l'ordre de la grâce et opposition au plan de Dieu[18].
2.7.1. Cette gratuité de la bénédiction ainsi que son irrévocabilité sont mises en exergue par la manière dont l'hagiographe manie les actions posées par nos quatre acteurs. En effet, dans l'ordre d'Isaac à son fils aîné, l'acteur, c'est Esaü. C'est lui qui prend ses flèches et son arc c'est lui qui va chasser du gibier, c'est encore lui qui doit apprêter le régal et l'amener à son père. Tout est le fruit du travail d'Esaü. Le père n'intervient que pour la bénédiction.
2.7.2. Dans l'ordre de Rébecca à Jacob, celui-ci ne fournit pas tellement d'efforts: son intervention consiste à aller au troupeau afin de prendre pour sa mère deux chevreaux et apporter à son père le régal que sa mère aura préparé.
2.7.3. En comparant les deux frères, d'une part on voit que, du côté d'Esaü, c'est le travail, l'effort, le mérite, la récompense du travail (chasse, régal, table apprêtée). Déjà les verbes nasa', yasa' et sûd l'insinuent (cf. Gen 25,27: îs yode'a sayd, iš sadeh). D'autre part on constate que, de son côté, Jacob profite des biens et du travail des autres: le troupeau qui est le fruit de la bénédiction de son père (cf. Gen 26,3-5.12b-14) et l'art culinaire de sa mère. On dirait que, en Gen 25,27 comme ici, le récit prépare déjà la gratuité dont Jacob sera le bénéficiaire. D'autant que la bénédiction (27,27-29) reprend le mot hassadeh (champ) qui était le lieu d'activité propre d'Esaü (cf. syd et sadeh en Gen 25,27). Sans être l'homme porté aux activités des champs ni de chasse dans la plaine, Jacob reçoit aussi dans sa bénédiction le domaine des champs. Les dons de Dieu sont gratuits et irrévocables. Qu'as-tu que tu n'aies reçu, dira Paul: et si tu l'as reçu, pourquoi t'en vanter comme si tu ne l'avais pas reçu? (1 Cor 4,7).
2.8. La structure concentrique du bloc narratif sur Jacob nous a montré la place centrale qu'occupe la progéniture dans cette structure. Cela n'est que normal, puisque c'est la présence continue d'une postérité issue des Patriarches qui est l'objet de la promesse. Et cette progéniture est toujours annoncée par Dieu après une constatation par l'homme, de la stérilité de la femme du Patriarche (Gen 17,19 25,21 29,30). Cette intervention de Dieu est un signe (‘ôt) de la victoire de Dieu sur la stérilité et le symbole d'une telle prédestination, tandis que la stérilité deviendra le signe d'Israël pécheur, pauvre en bonnes œuvres et placé sous le jugement de Dieu (cf. Mc 11,12-14 par ce figuier stérile).
2.9. En ce qui concerne Joseph, c'est le type de l'élu de Dieu, élection annoncée par ses rêves - l'homme des rêves (Gen 37,5-8 (gerbes) 9, -11 (soleil, lune et étoiles) 37,19). Il est envoyé par Jacob pour s'enquérir de la santé de ses frères (Gen 37,13-14) et il dira à ses frères: c'est pour préserver vos vies que Dieu m'a envoyé en avant de vous (Gen 44,5) et encore: Dieu m'a envoyé en avant de vous pour assurer la permanence de votre race dans le pays et sauver vos vies pour une grande délivrance (44,7). Ainsi Joseph, esclave en Egypte, devient le type même du peuple élu qui y sera esclave, et sa mission en Egypte est un accomplissement par Dieu, des promesses faites à Abraham.
2.9.1. En effet, Dieu donne des signes manifestes de la bénédiction qu'il a réservée à Joseph. Il est tout entier bénédiction (49,25-26), Dieu est avec lui (39,5.21.23), tout lui réussit (‘ish maslî'ah: 39,2-3 inclusion avec 39,23) et partout où il s'installe, il est source de bénédiction: pour la maison du Putiphar (39,5.20.23), pour l'échanson (40,9-15), pour Pharaon (41,17-32), pour l'Egypte (41,33-36.37-45), pour Israël (cc. 42-43). Il est envoyé par Dieu en Egypte pour sauver la vie à un peuple nombreux (Gen 50,20 cf. 45,5). Le Nouveau Testament fait-il écho à ce texte en disant que Jésus est venu donner sa vie en rançon pour la multitude (Mt 20,28).
3. Pourquoi ce comportement de Dieu?
3.1. Nous constatons donc que Dieu choisit librement les fils de la promesse. Pour ce faire, ses voies ne sont pas celles des hommes: l'exemple de Joseph en dit long! Mais pourquoi ne prend-il pas le premier-né: l'ayant droit?
3.2. W. Brueggemann, comme les autres auteurs cités, insiste sur la tradition biblique qui veut que Dieu choisit les faibles de ce monde (1 Cor 1,27-30) et les disqualifiés et les marginaux, pour réaliser ses merveilles. L'oracle de Yahweh en Gen 25,23 est une anticipation de l'affirmation du Nouveau Testament, selon laquelle les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers[19]. Nous n'avons pas de peine à adhérer à cette vision des choses. Non seulement cela est la réalité en ce qui concerne le fils de la promesse, mais aussi pour ce qui est des prophètes et des hérauts de l'Evangile, de Moïse (Ex 4,10) à l'Apôtre des Gentils (2 Cor 12,9) en passant par Jérémie (1,6): par le choix libre des faibles, Dieu veut montrer qu'il est le maître d'œuvre de l'économie du salut. Dans cette économie il n'y a pas d'ayant droit: le cadet passe toujours avant le premier-né. Voilà pourquoi, dans la foi au Christ, les nations, cadets dans l'Alliance, sont passées avant le fils premier-né: le peuple élu (cf. Rom 9-11 Jér 2,3 31,8 Ex 4,22).
3.3. Mais nous croyons que le comportement de Dieu a une symbolique plus grande. En effet, le Christ est le premier-né d'une multitude de frères (Rom M8,29), c'est-à-dire il est le premier prédestiné et le premier aimé. Les chrétiens ont été aimés et choisis en Lui, et leur sort a été défini d'avance dans les plans de Dieu[20]. Plus encore, le Christ, Fils bien-aimé du Père (cf. Col 1,13) est le Premier-né de toute créature (Col 1,15), c'est-à-dire sur le plan cosmique[21]. Aussi, par son œuvre rédemptrice et sa résurrection, est-il le premier-né d'entre les morts (Col 1,18), le premier ressuscité, sa résurrection étant l'inauguration de la résurrection générale (cf. 1 Cor 15.20)[22].
3.4. Il y a donc, dans l'ordre cosmique et dans l'ordre sotériologique, un ayant droit: le Monogenès. C'est lui l'héritier par nature et nous sommes héritiers par adoption (Rom 8,16-17 Gal 4,6): tout a été créé par lui et pour lui (Col 1,17). Il est l'héritier univesel, le Fils de la promesse par excellence. Aussi Paul peut-il dire aux Galates: C'est à Abraham que les promesses furent adressées et à sa descendance. L'Ecriture ne dit pas aux descendants, comme s'il s'agissait de plusieurs: elle n'en désigne qu'un: et à sa descendance, c'est-à-dire le Christ (Gal 3,16). Si donc le Monogenès est l'héritier universel et l'ayant-droit, Dieu ne peut en élire un autre. Aussi ses choix se portent-ils non sur la primogéniture réservée au Christ, mais à l'ultimogéniture.
3.5. On le voit, le comportement de Dieu est toute une symbolique, qui n'est pas un simple décalque du droit humain de l'époque, qui parfois laissait au père la latitude de choisir le cadet[23].
4. Eléments d'inculturation
Plusieurs éléments recensés au fil de nos analyses intéressent le croyant africain et pourraient trouver un champ d'application herméneutique ou théologique.
4.1. - En premier lieu: cette conflictualité qui caractérise toute la vie du patriarche Jacob. Dans une présentation étiologique l'auteur yahwiste raconte toute l'agressivité, l'opposition, la haine et les conflits existant entre les Israélites et les Edomites. Ces conflits, toujours très vifs, ne trouvent leur solution que grâce à la présence de Dieu à Béthel et à Penu'el. Quand bien même l'élection de Dieu - ainsi pense l'auteur - serait à l'origine de cette conflictualité. Dieu est au cœur de la solution. Ces remarques du yahwiste ou du yahwiste-élohiste peuvent aider les croyants en Dieu et les disciples de Jésus-Christ dans la solution des graves conflits ethniques qui déchirent l'Afrique.
4.2. - Un deuxième élément, connexe au premier, c'est la cause matérielle de cette conflictualité, à savoir la position dans la famille ou dans les relations avec d'autres peuples. C'est l'éternel problème de la quête du pouvoir politique et de la domination dans la société: tentation aussi vieille que le cœur de l'homme. Adam et Eve en savent quelque chose et Satan n'a pas épargné Jésus en cette matière. Mais ce dernier en donne la solution le premier se fera le dernier et le serviteur, à l'exemple même de Jésus, dont la vie a été kénose et rédemption.
4.3. - La troisième considération porte précisément sur ce principe du premier qui devient le dernier, nœud même du comportement de Dieu dans l'histoire du salut. En effet, c'est lui qui choisit librement: il n'y a pas d'autre ayant droit que le Monogenès. Voilà de quoi dissuader des tentations de positionnement dans l'Eglise-Famille de Dieu, que ce soit dans les ministères et les services ou encore dans la revendication des droits et des privilèges. Parmi les disciples du Christ, c'est l'amour qui est premier, et l'ouvrier de la 11ème heure reçoit la même récompense que celui de la première heure (cf. Mt 20,14-15).
4.4. - Le choix libre de Dieu comporte des difficultés inhérentes à la mission qui font des élus de Dieu des faibles de ce monde, pour que celui qui se glorifie, ne puisse en trouver les raisons que dans le Seigneur et dans la Croix de Jésus-Christ (cf. 1 Cor 1,29-31).
4.5. - La progéniture est au centre du bloc narratif sur Jacob: c'est l'objet des promesses faites à Abraham. Elles exigent en effet qu'il y ait toujours un héritier. Il faut aider l'Afrique qui aime encore les enfants et les autres cultures qui commencent à les trouver gênants, à ne pas oublier que l'humanité, de par la volonté de Dieu (Gen 1,28), porte la responsabilité de sa propre pérennité. L'Eglise-Famille de Dieu fera de ce rappel l'objet de sa prédication.
4.6. - Le récit de la bénédiction de Jacob comporte une contestation de l'injustice liée à l'exclusion des uns en faveur des autres, lorsqu'elle est consacrée dans un système social. De telles exclusions sont plus que jamais d'actualité: pauvres, marginaux, laissés pour compte, enfants de la rue, bidonvilles, tous victimes d'un ordre économique mondial apparemment juste (loi de l'offre et de la demande), mais absolument discutable dans sa pratique et dans les relations internationales. L'Eglise-Famille de Dieu se fera un point d'honneur de trouver des solutions appropriées à ces injustices en s'appuyant sur les traditions africaines de solidarité et de partage.
4.7. - Les récits sur Jacob et d'autres similaires insistent sur le fait que Dieu est le maître de l'histoire. Tout ordre qui veut s'éloigner de cette vérité, finit par s'écrouler, en Afrique ou ailleurs. Le 20ème siècle finissant en est un témoin privilégié.
4.8. - Enfin l'Africain, de tout temps, aime la bénédiction, autant pour sa vie sociale que sa vie en famille. Le rite de la bénédiction au temps des Patriarches fait penser au passage sous les jambes paternelles du fils à bénir, pratiqué en Afrique. L'Eglise-Famille de Dieu ferait œuvre utile en étudiant les différents aspects théologique, canonique et liturgique susceptibles de rendre plus parlante et intelligible la bénédiction tant souhaitée par nos fidèles: ministère (même non-ordonné) des bénédictions, prières et rituel des bénédictions pour diverses circonstances, prières de guérisons...
4.9. - Par ailleurs, le bloc narratif sur Jacob en général et la péricope de la bénédiction de ce dernier par Isaac en particulier, avec leurs scènes de conflits, de rivalités et de préséance au sein de la famille, du souci de transmettre le courant de vie et de pérenniser l'humanité aux prises avec la stérilité et les douleurs d'enfantement, nous introduisent de plain-pied dans l'humanité de tous les temps, depuis les proto-parents, et dans la famille africaine. Celle-ci a besoin d'être évangélisée. La présence réconfortante de Dieu, maître de l'histoire, présence qui n'est autre que l'Emmanuel, Dieu est avec nous (Mt 1,23 Cf. Jn 1,14) nous invite à fixer nos regards sur Celui qu'ils ont transpercé (Jn 19,37). Son nom est Jésus, et il ne pouvait s'appeler autrement puisqu'il est le Salut de Dieu: il résume à Lui seul l'Economie du salut, car il est l'Amen ou fidélité de Dieu. Premier-né d'une multitude de frères, il est l'héritier universel: aussi est-il le fondateur de l'Eglise-Famille, cette foule immense [...] de toute nation, race, peuple et langue (Apoc 7,9), symbole et sacrement de tout ce qui unit et rassemble dans l'humanité (cf. Jn 11,52 Ez 37,21).
Conclusion
Dans l'anthropologie culturelle, notamment dans l'Ancien Orient en général et en particulier dans l'Ecriture Sainte, généralement le premier-né est privilégié en matière de succession et d'héritage il reçoit soit tout l'héritage soit la plus grande partie. Cet usage est tel que le code deutéronomique défend les droits du premier-né contre toute velléité contraire de la part du père, notamment au cas où le premier-né serait, en cas de polygamie, issu de la femme la moins aimée.
La naissance d'un premier-né est accueillie avec joie, car ce dernier est considéré comme une sorte de concentration d'énergie dans le pouvoir de continuer à fructifier. Il participe à l'autorité du père, dont il est censé prendre la place[24].
Mais le droit d'aînesse est considéré comme un pouvoir politique relatif à la position et à la domination d'une personne au sein de la famille patriarcale. On le voit au statut défini par Isaac dans sa bénédiction à Jacob: servitude des nations, dominations des nations, suprématie dans la famille. Aussi faut-il croire que c'est là une donnée relative au début de la monarchie[25]
Néanmoins la primogéniture juridique ne se fondait pas essentiellement sur la priorité de naissance, mais sur la participation à l'autorité paternelle. Un fils unique en jouissait, bien qu'il n'eût pas de puînés, et d'autre part elle pouvait par exception passer sur la tête d'un frère plus jeune[26].
Tel est ce que Dieu fait sans aucune exception: jamais il ne choisit le premier-né ou l'ayant droit. Contestation pure et simple par Dieu, des us et coutumes en vigueur? D'autant qu'Isaac, lui-même bénéficiaire de l'ultimogéniture, pense au premier-né, Esaü, et non à Jacob! Ou bien faut-il penser que Dieu a sans plus fait usage de la liberté laissée parfois au père de jeter son dévolu sur le cadet?
Nous inclinons plutôt à penser que l'attitude de Dieu comporte une symbolique plus profonde. Le Christ étant le Fils Monogenès, l'héritier universel et l'ayant droit par antonomase, il devient inconcevable que, dans l'économie du salut dont Jésus-Christ est l'artisan et l'initiateur (cf. Heb 12,2), il puisse y avoir un autre premier-né, puisque le Fils bien-aimé est avant toutes choses (Col1,17), et qu'il obtint toute la primauté, y compris l'héritage des nations (cf. Ps 2,8).
* Bibliographie sommaire. Pour la mise au point de cette étude, nous avons consulté:
- R. de VAUX, Les Institutions de l'Ancien Testament, II, Paris, Cerf, 1957.
- M. BLACK - H.H. ROWLEY, Peake's Commentary on the Bible, London, Thomas Nelson & Sons Ldt, 1962.
- E.A. SPEISER, The Anchor Bible, Garden City, N.Y. Doubleday & Company, Inc., 1964.
- R.A. BROWN - J.A. FITZMEYER - R.E. MURPHY, The Jerome Commentary, Englewood Cliffs, N.J., Prentice-Hall, INC., 1968.
- H. CAZELLES, Premiers-nés, dans DBS VIII, Paris, Letouzey & Ané, 1972, col. 482-491.
- A. FEUILLET, Premiers-nés, dans DBS VIII, Paris, Letouzey & Ané, 1972, col. 491-512.
- G. BOTTERWECK & H. RINGGREN, Theological Dictionary of the Bible, II, Grand Rapids, Michigan, W.B. Eermans, 1997, pp. 678-684.
- Cl. WESTERMANN, Genesis, Neukirchen-Vluyn, Neukirchener Verlag, 1981. L'ouvrage a été traduit en anglais par John J. SCULLION, s.j., sous le même titre et publié chez Augsburg Publishing House à Minneapolis, 1985. C'est cette édition que nous citons, n'ayant pas eu l'édition originale sous la main.
- W. BRUEGGEMANN, Genesis, (Serie: Interpretation. A Bible Commentary for Preaching and Teaching), Atlanta, J. Knox Press, 1982.
- G.A. BUTTRICK, The Interpreter's Bible, Nashville, Abingdon, 45è éd., 1989.
**Etude parue dans L'Eglise-Famille et perspectives bibliques. Mélanges Paul Cardinal ZOUNGRANA. Actes du huitième congrès de l'Association panafricaine des Exégètes Catholiques, Kinshasa, 1999, pp. 73-87.
[1] R. de VAUX, Les institutions, II, pp. 72-73.
[2] W. BRUEGGEMANN, Op. cit., p. 213.
[3] Cf. W. BRUEGGEMANN, Op. cit., p. 231.
[4] Cf. Cl. WESTERMANN - J.J. SCULLION, Op. cit., p. 435.
[5] Cf. Cl. WESTERMANN - J.J. SSCULLION, Op. cit., p. 435.
[6] Cf. Jacob: qûm-nah weokelah
[7] Cl. WESTERMANN - J.J. SCULLION, Op. cit., pp. 433-434.
[8] Cf. M. BLACK - H.H. ROWLEY, Peake's Commentary, p. 194.
[9] Voir E. SPEISER, The Anchor Bible, pp. 210-213. Cl. WESTERMANN - J.J. SCULLION, Op. cit., pp.435-436. W. BRUEGGEMAN, Op. cit., p. 205 ss.
[10]Ibid., p. 205.
[11]Ibid., pp. 205-206. H. CAZELLES, Op. cit., col. 485-486.
[12] W. BRUEGGEMANN, Op. cit., p. 206.
[13] Cl. WESTERMANN, Types of Narrative in Genesis. I: The Promise to the Fathers, Philadelphia, Fortress Press, 1980, pp. 74-78. Traduit de Arten der Erzählung im A.Testament, dans la série Theologische Bücherei 24, Munich, C. Kaiser Verlag, 1964. ID & J.J. SCULLION, Op. cit., pp. 436-437. R.E. BROWN e.a., The Jerome Biblical Commentary.
[14] M. BLACK - H.H. ROWLEY, Peake's Commentary, pp. 195-196.
[15]Ibid., p. 441. Voir aussi E.A. SPEISER, The Anchor Bible, p. 212.
[16] W. BRUEGGEMANN, Op. cit., p. 205.
[17] Cf. W. WESTERMANN - J.J. SCULLION, Op. cit., p. 438.
[18] M. BLACK - H.H. ROWLEY, Op. cit., p. 195.
[19] Cf. W. BRUEGGEMANN, Op. cit., pp. 215-216.
[20] A. FEUILLET, DES VIII, Col. 494.
[21]Ibid., Col. 493.
[22]Ibid., Col. 496.
[23]Voir l'exposé de H. CAZELLES, DBS VIII, Col. 485 ss, pour ce qui est des données fort riches recensées dans l'anthropologie culturelle.
[24] Cf. H. CAZELLES, art. cit., Col. 462-463.
[25] Cf. Ibid., Col. 485.
[26] A. FEUILLET, art. cit., Col. 509. |