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L’INCULTURATION DANS LE LIVRE DES ACTES

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L’INCULTURATION DANS LE LIVRE DES ACTES

L'INCULTURATION DANS LE LIVRE DES ACTES*

 

Dans une étude publiée voici six ans, D. Atal montre avec pertinence comment le récit de l'institution des Sept en Act 6,1-6 rapporte somme toute un problème d'expression de la foi chrétienne, occasionné par les différences de langue et de culture, caractéristiques de deux groupes de chrétiens[1]. Par delà l'incident relaté sur l'oubli des veuves, il s'agit à tout bien considérer d'un problème de langue. Nous dirions: c'est une question d'inculturation, si nous entendons par là le processus par lequel la foi chrétienne s'incarne dans les cultures[2].

 

La péricope de l'institution des Sept n'est pas le seul texte sur lequel on pourrait fonder l'inculturation dans le Livre des Actes. Nous en trouvons d'autres, que l'on pourrait classer en trois groupes. Une première série comprend les textes qui in obliquo impliquent l'inculturation comme conséquence une deuxième série est une application de l'inculturation dans la proclamation du kérygme le troisième groupe affirme pour ainsi dire la doctrine même de l'inculturation, dans la mesure où ils excluent l'obligation d'imposer aux chrétiens issus de la gentilité les préceptes propres au Judaïsme.

 

Notre propos est de parcourir tour à tour ces textes pour en tirer les leçons qui s'imposent du point de vue biblique:

 

1. Textes impliquant l'inculturation

 

  • 1.1. Dans cette série de textes, l'inculturation du message n'est affirmée qu'in obliquo et par voie de conséquence: dans la mesure où, une fois admis l'énoncé des vérités contenues dans ces textes, l'on ne peut plus faire l'économie de la problématique de l'inculturation. Ce sont pratiquement tous les textes qui affirment l'universalité de l'Evangile. Examinons les suivants.

 

  • 1.2. Act 1,8: Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. Pour ce qui est de notre propos, nous constatons tout d'abord que l'objet du témoignage est la résurrection de Jésus-Christ (1,22 4,33). Les Apôtres devront, au prix de leur vie (Lc 17,33), annoncer au monde entier la Bonne Nouvelle de la Résurrection. C'est le kérygme primitif (Act 2,32-36 3,13-15 10,39-42 13,32-37...). L'objet du kérygme (résurrection) circonscrit d'une certaine manière l'Essentiel autour duquel viendront se greffer les spéculations des croyants dans leur quête de sens. L'ordre donné aux Apôtres en Act 1,8 nous le trouvons déjà exécuté et actualisé en Act 2,14-36.41 (Jérusalem et Judée)[3], Act 8,4-8 (Samarie), 11,19ss (début de la mission ad extra). Ce témoignage des Apôtres est accompagné de nombreuses conversions (2,41 8,6 11,24). En ce qui nous concerne, le binôme témoignage (de la résurrection) - conversion au Christ indique déjà, outre l'objet du kérygme, la nature de l'adhésion (de foi) qui est exigée du néophyte. Se convertir au Christ comporte des exigences qui intéressent la question de l'inculturation.

 

Par ailleurs, comme nous le soulignions dans une étude antérieure[4], les conversions au Christ dans le Livre des Actes sont agencées structurellement, de manière qu'il s'ensuive une gradation dans l'émancipation du Christianisme vis-à-vis du Judaïsme. En premier lieu, ce sont les descendants d'Abraham qui se convertissent en Terre Sainte (Jérusalem, Judée, Samarie: Act 1-2 et 8,4ss) puis c'est - croyons-nous - un prosélyte qui se convertit mais en Terre Sainte (Act 8,26ss) ensuite c'est un craignant Dieu qui adhère au Christ toujours en Terre Sainte (Act 10), enfin c'est des Gentils qui embrassent la foi au Christ, mais en dehors de la Terre Promise (Act 11,19-26). Ce processus d'émancipation n'est pas indifférent dans la question qui nous occupe.

 

Par ailleurs, ce texte de Act 1,8 qui fait écho à Lc 24,47-48, nous paraît être la tradition lucanienne de l'envoi en mission contenu dans Mc 16,15-16. Et en ce passage, comme dans les Actes, la conversion, la foi et le baptême sont le terme de la proclamation de l'Evangile (cf. Act 2,38). Mais parler de la foi en la Bonne Nouvelle (Mc 15,16), c'est poser la question de l'inculturation.

 

  • 1.3. Act 2,5-8: L'épisode de la Pentecôte - même message entendu et compris dans toutes les langues - nous semble fournir un autre fondement biblique de l'inculturation.

 

A partir de l'adjectif heteros (2,4), on a interprété le miracle de la Pentecôte comme étant un miracle d'élocution plutôt que d'audition: Ils se mirent à parler des langues étrangères[5]. Le symbolisme du miracle serait l'évangélisation de l'Univers[6], c'est-à-dire la destination universelle de l'Evangile. Mais alors il se pose un problème d'inculturation, non seulement au plan littéraire, mais aussi au plan théologique[7].

 

Notons cependant que le miracle de la Pentecôte (Act 2,5-8) peut aussi être un miracle d'audition, chacun comprenant dans sa langue maternelle ce que les Apôtres profèrent dans la leur[8]. Le v. 4, dans ce cas, donnerait les impressions de l'auditeur qui entend parler d'autres langues[9]. Dans cette hypothèse, un même message est entendu et compris dans toutes les langues. La proclamation de l'Evangile dans l'histoire de l'Eglise sera donc une actualisation de la première Pentecôte, c'est-à-dire faire en sorte que chaque peuple entende et comprenne le message dans son propre idiome maternel (Act 2,8). Et ici nous touchons au problème de l'inculturation.

 

  • 1.4. Act 10,13-15.34-35: Tout le récit de la conversion de Corneille en général (Act 10) et les versets que nous venons de citer en particulier ont pour intention de déclarer que c'est (l'appel à) la foi qui purifie et non les préceptes de la pureté légale (Lev 11,1 par). Et puisque l'Evangile est destiné à tout homme et que de ce fait tout homme est appelé à embrasser la foi, plus personne n'est souillé ou impur (Act 10,28). Bref, en appelant les Gentils à la foi, Dieu a purifié leur cœur (Act 15,9). Ils ne doivent dès lors être soumis ni à la Loi ni aux prescriptions qui confèrent la pureté rituelle aux Juifs. La purification du païen, laquelle est d'ailleurs d'ordre intérieur et non rituel, passe par la foi et non par la Loi et ses rites.

 

Par ailleurs, si Dieu ne fait pas acception des personnes et qu'en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable (Act 10,34-35), c'est de l'homme concret et enraciné dans sa culture et son milieu qu'il est question. L'essentiel pour cet homme est qu'il craigne Dieu et pratique la justice. Or nous savons que les craignant Dieu et les adorant Dieu tout en partageant les idées religieuses des Juifs, ne se soumettaient pas à la circoncision[10].

 

C'est dire que le texte de Act 10,34-35 admet pour les gens de toute nation qui craignent Dieu et pratiquent la justice, la possibilité d'être agréables à Dieu sans devoir se soumettre aux pratiques et rites de la Loi juive.

 

Que l'on considère cette crainte de Dieu et la pratique de la justice comme dispositions préalables à la foi ou comme disposition fondamentale dans tout cheminement de foi, on ne peut éluder le problème de l'inculturation. Par ailleurs, nier l'inculturation, ne serait-ce pas une façon (pour Dieu) de faire acception des personnes?

 

  • 1.5. Act 28,19 - En disant aux Juifs de Rome, que par son recours à César, il ne voulait accuser en rien sa nation, Paul fait une nette distinction entre l'Evangile dont il est le Messager et son appartenance à une Nation qui, en tant que telle, possède un patrimoine religieux et culturel propre. Dans le contexte de cette affirmation, Paul voit ce patrimoine d'un œil bienveillant, et le considère comme une valeur (cf. 2 Cor 11,21-22 Phil 3,5) et non pas comme une chose qui devrait être anéantie même s'il y a renoncé (Phil 3,7-8). Pour Paul, le défenseur acharné de la liberté du chrétien par rapport au Judaïsme (Gal 5,1-12), de tels propos ne sont pas insignifiants.

 

  • 1.6. Act 21,26 - Un texte proche de Act 28,19 est Act 21,23-26, où Paul se joint à quatre hommes tenus par un vœu, se charge de leurs frais pour qu'ils puissent se raser la tête, et se soumet avec eux aux rites de la purification, afin que tout le monde sache que Paul se conduit, lui aussi, en observateur de la Loi (v. 24). Cela se passe au moment où des milliers de Juifs ont embrassé la foi et sont des zélés de la Loi (Act 21,10), cependant qu'on envoie aux païens qui ont embrassé la foi les décisions du Concile de Jérusalem (Act 21,25). Ce texte donne matière à réflexion.

 

  • 1.7. Act 16,3 - Paul, le défenseur de la gentilité contre les prétentions du judaïsme procède à la circoncision de Timothée, qui est juif de par sa mère. Dans le christianisme il y a place pour différence d'identité culturelle et de rites. Christianisme n'est pas négation d'identité.

 

2. Textes qui sont une application de l'inculturation

 

  • 2.1. D'autres textes du second Livre à Théophile sont une application du principe de l'inculturation. C'est ce que montre la comparaison entre les discours missionnaires adressés aux Juifs et ceux adressés aux Gentils.

 

  • 2.2. Dans son étude sur la rencontre entre Christianisme et Hellénisme dans le discours à l'Aréopage (Act 17,22-31)[11], J. Dupont montre comment tout en faisant usage des catégories hellénistiques et notamment stoïciennes, l'auteur des Actes, leur imposant ci et là un sens nouveau, en arrive dans le discours de Paul à l'Aréopage à livrer à ses auditeurs non pas un enseignement philosophique, mais le noyau même du kérygme sur Jésus et la résurrection, les deux thèmes faisant inclusion aux vv. 18 et 32. A titre d'exemples, signalons le maniement des termes comme kosmos (17,24) qui ne signifie plus la totalité du réel, mais le Ciel et la terre et ceux qui y habitent conformément à la tradition biblique (p. 272) de même au v. 26 les expressions relatives aux temps prédéterminés et aux limites de l'habitat des hommes sont employées pour rappeler le récit de la création (Gn 1,28) (pp 272-273) tandis qu'au v. 23 (agnoûntes) et en partie au v. 30 (agnoia), on passe de l'ignorance intellectuelle à l'ignorance coupable, dont il faut se repentir pour échapper au jugement que Dieu fera par un homme qu'il a ressuscité des morts (p. 276). Il en va de même de la citation du vers d'Aratus - Car nous sommes de sa race (v.. 28c) - et du parti qu'il en tire (grâce à l'emploi du neutre tò theîon) pour condamner l'idolâtrie (p. 282). Bref, le discours à l'Aréopage est un cas d'inculturation.

 

  • 2.3. A propos de ce discours, J. Calloud a fait une remarque intéressante dans son étude sémiotique et structurelle intitulée: Paul devant l'Aréopage[12]. L'auteur constate de façon pertinente que le discours de Paul s'arrête après l'énoncé anastēsas auton ek nekrōn. A l'instar des textes évangéliques, le récit s'arrête là où devait commencer l'annonce Tout est dit et tout est à dire..., ce n'est pas un hasard après l'énoncé de la résurrection d'entre les morts (p. 245). Autrement dit, ici commence l'herméneutique, entièrement fondée sur la foi. Pour nous, c'est le temps de l'inculturation.

 

  • 2.4. Pour ce qui est des discours dans le Livre des Actes, qu'il nous suffise de comparer rapidement les discours adressés aux Juifs à Jérusalem (Act 2,22-36) (a) et à Antioche de Pisidie (13,16-41) (b) et ceux adressés aux païens à Césarée (10,34-43) (c), à Lystres (14,15-17) (d) et à Athènes (17,22-31) (e).

 

Les discours adressés aux Juifs (a+b) se distinguent par: 1 l'allusion formelle à la révélation de Dieu à Israël et à son alliance avec le peuple élu (2,23 13,16-26) 2 il est expressément reproché aux Juifs d'avoir livré Jésus et de l'avoir mis à mort (2,23 13,27-29).

 

Ces éléments, on ne les trouve pas dans le discours aux païens, sauf chez Corneille qui est un craignant Dieu, où l'élection d'Israël et la Révélation positive sont mentionnées (10,36). Sinon chez les païens (d+e), cette partie est remplacée par: 1 la mention du Créateur du ciel, de la terre, de la mer et de tout ce qu'ils contiennent (14,15 17,24) 2 l'allusion à l'ignorance passée (14,16 17,30) 3 d'autres éléments accessibles à l'auditeur païen du message: providence (14-17) l'homme en quête de Dieu (17,27) Dieu, cause première (17,28), participation de l'homme à la race de Dieu (17,29) 4 condamnation de l'idolâtrie (14,15 17,29).

 

Mais chez les Juifs comme chez les païens, on trouve toujours le noyau central du message sur la résurrection et l'exaltation de Jésus-Christ, dont les Apôtres sont les témoins (2,32-33 10,40-42 13,30-31)[13].

 

  • 2.5. En conclusion, nous pouvons dire que, dans la proclamation du mystère central de la résurrection et de l'exaltation du Christ Jésus, les Apôtres adoptaient un langage approprié susceptible d'être saisi par l'auditeur du Message, soit qu'il était juif, craignant Dieu ou païen. Cette pédagogie missionnaire peut éclairer le débat sur l'inculturation.

 

3. Texte fondamental sur l'inculturation

 

  • 3.1. Le texte fondamental sur l'inculturation nous paraît être celui qui dirima la querelle entre judaïsants et chrétiens issus de la Gentilité (Act 15,1-29)[14]. Dans leur teneur les principes émis par les Apôtres au Concile de Jérusalem sont très significatifs et riches d'enseignement. Une conférence de notre congrès étant entièrement consacrée au Concile de Jérusalem, nous nous limiterons aux considérations essentielles relatives à notre sujet.

 

  • 3.2. Act 15,1-29 se présente en 4 blocs littéraires assez distincts: a) 15,1-5: introduction et état de la question b) 15,6-12: discours de Pierre ou principes théologiques de solution c) 15,13-21: discours de Jacques ou principes pratiques de solution (cf. 15,10-11 et 15,19) d) 15,22-29: lettre aux frères ou communications des décisions.

 

Nous n'examinerons que les trois premiers points qui intéressent spécialement notre propos.

 

•3.3. Introduction

 

Le premier bloc constitue une unité littéraire, les vv. 1 et 5 (circoncision et Loi mosaïque) formant inclusion, avec une progression de v. 5 (circoncision et observance de la Loi mosaïque) par rapport au v. 1 (circoncision suivant la Loi de Moïse). Le bloc 15,1-5 est d'ailleurs construit suivant une structure concentrique mettant l'accent principal sur la conversion des païens et la joie qu'elle provoque, motif courant dans les Actes des Apôtres (8,8 1,23 13,48.52).

 

v. 1 - Circoncision suivant la Loi de Moïse: Antioche (a)

v. 2 - Recours aux Apôtres et anciens à Jérusalem (b)

v. 3 - Récit de la conversion des païens et joie (c)

v. 4 - Arrivée et accueil par les Apôtres et les Anciens à Jérusalem (b')

v. 5 - Circoncision et observance de la Loi de Moïse (a')

 

•3.3.1. Etat de la question

 

De ce qui est dit aux vv. 1, 2 et 5, on serait tenté de croire qu'il s'agissait d'une petite querelle suscitée par quelques personnes (tines) en provenance de Judée (v. 1). Mais, à en juger par la suite du récit (recours aux Apôtres et convocation de la réunion de Jérusalem...), il faut croire que ces chrétiens judaïsants étaient les représentants de tout un courant théologique. Il s'agissait d'un enseignement suivi et constant (edidaskon: v. 1) et non d'opinions ponctuelles. Ce courant semble déjà répandu: on le trouve à Antioche (v. 1) autant qu'à Jérusalem (v. 5). On comprend qu'il ait donné lieu à de l'agitation et de la contestation.

 

  • 3.3.2. Qu'enseignaient-ils au juste? Que la circoncision suivant l'usage qui vient de Moïse était nécessaire au salut. Cette revendication se comprend mieux si l'on tient compte de ce que représentait la circoncision dans la Loi de Moïse. Elle était le signe de l'Alliance de Dieu avec Abraham et sa postérité (Gn 17,7.10-14), autrement dit de l'appartenance au peuple élu. Les Judaïsants du v. 1 affirment donc que le salut en Jésus-Christ passe par l'économie de l'Alliance de Dieu avec Israël autrement dit que les Gentils convertis au Seigneur devaient (par la circoncision) se faire membres du peuple juif pour être sauvés par Jésus-Christ. On ne peut être sauvé si l'on n'est pas d'abord membre du peuple juif. La circoncision entraînant l'obligation d'observer la Loi, des Pharisiens convertis demandent que les Gentils soient circoncis et qu'ils observent la Loi de Moïse. Evidemment, les Pharisiens entendent par Loi de Moïse toutes les prescriptions légales nées de l'enseignement des docteurs de la Loi. Le néophyte devait l'observer pour être sauvé en Jésus-Christ.

 

3.4. Principes théologiques (Discours de Pierre)

 

On comprend dès lors la teneur de la réponse de Pierre. En appelant à sa propre expérience lors de la conversion de Corneille, Pierre montre que, si Dieu a appelé les païens à l'écoute de la Bonne Nouvelle et à la foi et qu'il a répandu sur eux l'Esprit Saint, c'est qu'il ne leur a pas posé comme condition préalable l'appartenance au peuple juif ni l'observance de la Loi mosaïque. C'est par la foi (et non la Loi et ses prescriptions rituelles) que les cœurs des croyants sont purifiés (v. 9) et c'est en Jésus-Christ seul (cf. 4,12 et 13,38 Eph 2,5.8) que Dieu sauve gratuitement Juifs et Gentils (v. 11). Par conséquent il ne faut pas imposer aux disciples de Jésus le joug inutile des prescriptions de la Loi de Moïse (v. 10).

 

  • 3.4.1. Il convient de relever certaines expressions dans la section 15,6-12. Notons tout d'abord l'expression imposer un joug (epitheînai zugon). Le terme zugos est plutôt rare dans le Nouveau Testament: il ne revient que 6 fois, dont un emploi chez Luc (en Act 15,10) et un autre dans Mt 11,29, où le Seigneur invite les disciples à prendre sur eux (arate eph'humās) son joug. En utilisant cet hapax, Luc fait probablement écho aux logions de Matthieu, et oppose comme celui-ci le joug aisé et léger du Seigneur à celui de la Loi mosaïque et des Pharisiens.

 

3.4.1.1. En effet, l'expression epitheînai zugon (Act 15,10) et le parallèle que nous venons d'établir avec Mt 11,29 ne sont pas sans rappeler Mt 23,4, où Jésus reproche aux Pharisiens et aux Scribes de lier des poids lourds (phortia barea) et de les imposer (epititheasin) sur les épaules des gens. Or en Mt 23,4 il est question du poids de toutes les lois et les préceptes de la Loi mosaïque, telle qu'elle est interprétée par les Pharisiens et les Scribes. On comprend pourquoi Pierre qualifie ce fardeau de un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n'avons eu la force de porter (v. 10). Act 15,10 et Mt 23,4 ne considèrent donc pas zugos et phortia barea dans le sens plutôt positif du poids des préceptes de la Loi de Dieu que nous trouvons en Gal 6,5 et qui déjà se trouve en Jer 2,20 et 5,5 pour désigner les exigences de l'Alliance qui lient Israël à son Dieu (cf. 2,11), liens qu'Israël a rompus. Notons que, en plus de ce sens spirituel, la LXX utilise zugos au sens soit du gouvernement de fer d'un roi sur ses propres sujets (2 Chron 10,4.9.11.14) ou sur les pays conquis (Ps 2,3 Is 14,5.15.29 47,6 Jer 34(27), 8.11 37(30),8) soit de la misère et la dureté de la vie de l'homme sur terre, dans l'attente de la mort (Si 40,1).

 

3.4.1.2. Dans la définition des principes théologiques, Pierre distingue clairement deux choses: d'une part l'objet de l'élection des païens, à savoir l'écoute de la Bonne Nouvelle et la foi (v. 7), ce qui a pour effet le don de l'Esprit et la purification du cœur d'autre part les préceptes de la Loi et les traditions des différentes écoles (Pharisiens et Scribes). A ces traditions qu'il qualifie de joug inutile il oppose l'adhésion à l'Evangile et la foi.

 

3.4.1.3. Le principe avancé par Pierre en Act 15,10 ne va pas sans évoquer Mt 15,1-7 par. Ici les Pharisiens et les Scribes posent à Jésus la question de savoir pourquoi ses disciples n'observent pas la tradition des Anciens (Mt 15,2). (En Act 15,5 ce sont encore les Pharisiens qui font ces mêmes revendications!). Jésus leur répond qu'ils invalident, annulent (akuroein) la Parole de Dieu (cf. ton logon toû euaggeliou en Act 15,7) à cause de leur tradition. Ici une deuxième distinction est introduite: entre la Parole de Dieu et la tradition des Anciens. L'observance de celui-ci peut annuler celle-là.

 

  • 3.4.2. Une troisième distinction nous est fournie dans l'intervention de Jacques lorsqu'il demande de ne pas tracasser (parenochleîn) ceux des païens qui se convertissent à Dieu (15,19). Par le terme tracasser il rejoint le joug des traditions dont parlait Pierre (15,10). En outre cette phrase affirme sans ambages qu'on se convertit à Dieu et non à un ensemble de lois, de rites, ou d'interdits. Une fois advenue la conversion (écoute de la Parole et foi), c'est l'Esprit de vie qui inspire la Loi nouvelle (Rom 8,2).

 

  • 3.4.3. Principes pratiques (15,13-21)

 

Restant saufs les principes théologiques (cf. 15,13-17), Jacques propose des principes pratiques qui puissent faciliter la vie des deux groupes des croyants, dans la charité et l'unité. La raison invoquée par Jacques est que depuis les temps anciens Moïse a, dans chaque ville, ses prédicateurs qui le lisent dans les Synagogues les jours du sabbat (15,21).

 

En d'autres termes: tout en acquiesçant aux principes théologiques de Pierre, Jacques avance un principe pratique: le respect dû à l'antique institution qu'est la Loi mosaïque. De cette Loi, il propose non pas des exigences morales universelles, mais des préceptes positifs de nature rituelle et légale, tirés du Lévitique 17-18, dont l'observance était demandée non seulement aux Juifs mais aussi aux prosélytes, suivant la Version des LXX, à savoir: éviter la contamination par les sacrifices païens, s'abstenir des chairs étouffées du sang et des unions incestueuses[15].

 

CONCLUSION

 

La problématique de l'inculturation se retrouve donc de différentes manières dans le Livre des Actes. Non seulement plusieurs textes supposent acquis le principe d'une traduction du Message de l'Evangile dans les cultures des peuples, mais de plus l'auteur du Livre des Actes applique lui-même ce principe notamment dans les discours missionnaires adressés aux Gentils. En outre, en ce qui concerne la diffusion de la Bonne Nouvelle et la conversion au Christ, on constate dans la structure même du Livre des Actes, une émancipation graduelle du Christianisme par rapport au Judaïsme. Ce phénomène rejoint ainsi l'intention première du deuxième Livre à Théophile, à savoir: Dieu veut le salut des Païens.

 

Par ailleurs, la question de l'inculturation apparaît aussi dans certaines distinctions opérées dans le Livre des Actes. Ainsi l'auteur se garde de confondre, d'une part, Evangile et foi avec la tradition interprétative de la Parole de Dieu, notamment la tradition des différentes Ecoles (Pharisiens et Scribes). D'autre part, une distinction nette est maintenue entre conversion à Dieu et adoption d'un ensemble de lois ou de rites, fussent-ils couverts de l'autorité de Moïse.

 

Ces faits littéraires du Livre des Actes peuvent éclairer les Jeunes Eglises dans leur tâche d'inculturation du Message du Salut. Car, somme toute, l'ouverture de la Bonne Nouvelle aux cultures des peuples est l'une des manières tangibles et concrètes par lesquelles Dieu a montré qu'il ne fait pas acception des personnes (Act 10,34).

 

 

+ L. MONSENGWO PASINYA

Evêque Auxiliaire de Kisangani

 

 



* Etude publiée dans Les Actes des Apôtres et les jeunes Eglises (Actes du 2e Congrès des Biblistes Africains édités par W. AMEWOWO, P.J. AROWELE et BUETUBELA BALEMBO), Kinshasa, 1990, pp. 120-133.

[1] Le problème de la foi et de la langue des chrétiens hellénistes et hébreux dans l'Eglise naissante (AA 6,1-6), dans Foi chrétienne et langage humain, Kinshasa, 1978, pp. 6-30.

[2] Cf. Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Catechesi Tradenda, dans Doc. Cath. 74, 1977, p. 1018 ID., Adresse à la Commission Biblique Pontificale, dans Doc. Cath. 76, 1979, pp. 455-456 Voir les précisions subtiles de P. BEAUCHAMP, Le récit , la lettre et le corps, Paris, Cerf (Cogitatio Fidei, 114), 1982, pp. 142-152, spécialement la différence essentielle existant entre l'Incarnation du Verbe dans l'union hypostatique et l'Inculturation (pp 142-143).

[3] Cf. 3,11s 4,8ss.

[4]Antioche, berceau de l'Eglise des Gentils, dans RAT, Kinshasa, 1, 1977, pp. 52-53.

[5] L. CERFAUX, Le symbolisme attaché au miracle des langues, dans Recueil L. Cerfaux, II, Gembloux, 1954, p. 183. Cf. J. DUPONT, La Nouvelle Pentecôte, dans Nouvelles Etudes sur les Actes des Apôtres, Paris, Cerf, 1984. L'auteur soutient le miracle d'élocution, qui signifie selon lui que l'Eglise doit assumer toutes les langues des hommes, toutes les cultures dont ces langues sont l'expression et le véhicule (pp. 197-198).

[6]Ibid., p. 187.

[7] Cf. MONSENGWO PASINYA, Le problème herméneutique, dans Telema, 1, 1975, pp. 9-22.

[8] Cf. E. HAENCHEN, Die Apostelgeschichte, Goettingue, 1965, p. 138. M.-A. CHEVALIER, Pentecôtes lucaniennes, dans La Parole de grâce par J. DELORME et J. DUPLACY, Paris, 1981, p. 308.

[9] M. ZERWICK, Graecitas Biblica, Rome, 1960, n 153: Le grec hellénistique emploie l'adjectif heteros pour allos.

[10] BJ, Note 10,2.

[11] Dans Foi et Culture à la lumière de la Bible, Leumann (Turin), Elle DI CI, 1981, pp. 261-286.

[12] Dans La Parole de grâce (note 8), pp. 209-248.

[13] Le discours de Lystres (14,5-17) est malheureusement incomplet par suite du tumulte de la foule.

[14] Nous renvoyons à l'étude de A. PANIMOLLE, Il discorso di Pietro all'assemblea apostolica. I. Il concilio di Gerusalemme (Act 15,1-35), Bologne 1976. Voir aussi KISITA MUKOKO, Le discours de Jacques au Concile de Jérusalem (Act 15,13-21). (Thèse doctorale inédite), Rome, 1983.

[15] C.M. MARTINI, Il decreto del Concilio di Gerusalemme, dans Fondamenti biblici della Teologia morale, Atti della Sttimana Biblica (Associazione Biblica Italiana), Brescia, 1973, p. 350.

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