Toussaint 2008
Messe Pontificale de Koekelberg
Homélie de Mgr Monsengwo Pasinya
Chers frères et sœurs,
A vous tous qui êtes ici rassemblés pour cette célébration eucharistique de la Toussaint: paix et joie en plénitude de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus dans l'Esprit d'amour.
Cette fête symbolise pour nos frères et sœurs du Ciel l'accomplissement des promesses messianiques. C'est la fête de la communion définitive de l'homme avec notre Dieu . C'est la fête de la communion de l'Eglise pérégrinante avec l'Eglise triomphante. Aussi est-elle une fête de grande communion entre les membres de l'Eglise sur terre: l'Eglise qui est en Belgique, l'Eglise qui est au Congo et l'Eglise universelle.
Voilà pourquoi nous prions aujourd'hui de manière spéciale pour les fils et filles de notre pays, en particulier pour tous ceux (celles) dont les conditions de vie contredisent les mystères que nous célébrons aujourd'hui. En ce jour cette communion de cœur et d'esprit nous porte aussi vers nos frères et sœurs qui, réunis autour de l'autel, prient en l'église Notre-Dame de l'Assomption pour le salut éternel de NN. SS. Christophe Munzihirwa, Emmanuel Kataliko et Charles Mbogha, pasteurs défunts de Bukavu. Nous nous associerons à leur prière et leur offrande.
Chers frères et sœurs,
L'Eglise nous propose de vénérer aujourd'hui tous les saints du ciel, ceux que nous connaissons et la multitude infinie de ceux que nous ne connaissons pas: tous ceux qui ont conformé leur vie à la volonté de Dieu et sont définitivement devenus ses amis, pour l'éternité. L'Eglise nous donne ainsi de célébrer dans une même fête la sainteté de tous ces élus du ciel: cette «foule innombrable de justes qui intercèdent pour nous» auprès de Dieu (Prière d'ouverture).
Mais qui sont-ils, ces élus? La première lecture tirée de l'Apocalypse (7, 2...14) nous les présente comme étant ceux qui portent sur le front la marque de Dieu et qui de ce fait ont échappé à la dévastation de la terre et de la mer ceux qui ont le front marqué, parce qu'ils appartiennent totalement au Seigneur, comme autrefois, l'esclave portant la marque et le sceau de son maître, était sa propriété exclusive.
De même qu'à la sortie d'Egypte, les maisons portant la marque du sang de l'Agneau pascal furent épargnées et sauvées de la mort des premiers-nés, ainsi les élus, portant sur leur front la marque du Seigneur sont sauvés: ils ont lavé leurs vêtements ils les ont purifiés dans le sang de l'Agneau ils sont sortis victorieux de la grande épreuve, notamment de la persécution endurée à cause du Christ et de l'Evangile. Ils passent désormais leur vie à se tenir devant le trône de Dieu et à louer le Créateur.
Les Saints, les élus, sont donc ceux dont la marque de Dieu reçue au baptême et à la confirmation se trouve confirmée par une communion désormais indéfectible avec Dieu. La marque reçue au baptême et à la confirmation les avait consacrés à Dieu. Maintenant ils sont pour toujours les propriétés exclusives de Dieu: Satan ne peut plus rien contre eux. Ils ont définitivement acquis leur statut baptismal. «Les âmes des justes sont dans la main du Seigneur, dit l'Ecriture, et aucun mal ni tourment ne pourra plus les atteindre» (Sg. 3, 1). Ils sont les amis de Dieu ils ont trouvé grâce à ses yeux, ils n'abandonneront plus jamais le Seigneur. Le Ciel, la vie éternelle, c'est être avec le Seigneur pour toujours (1Thess 4, 17).
Chers frères et sœurs,
La deuxième lecture (1Jn 3, 1-3) nous enseigne que le Saint, l'élu du ciel, c'est en fait tout chrétien devenu par le baptême fils adoptif de Dieu. Cette condition de fils apparaît clairement maintenant qu'il voit Dieu. La vie au ciel est non plus la vision de foi, la vision comme «dans un miroir et en énigme» (1 Cor 13, 12) mais la claire vision de Dieu et de notre relation filiale avec lui. Celui qui fonde sa vie sur une telle espérance de la vision de Dieu et de l'expérience de sa filiation adoptive définitive ne peut que se rendre pur, pour un jour accéder à ce bonheur (cf. 1Jn 3, 3).
Pour accéder à cette vision de Dieu et à l'actualisation parfaite de notre condition d'enfants de Dieu, le Seigneur Jésus nous a donné le programme de vie: les béatitudes, fondement de la justice nouvelle, de la sainteté qui prend racine dans la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. A y regarder de près, ce programme nous offre des valeurs qui sont aux antipodes des valeurs que poursuit le monde: car le chrétien est dans le monde, mais il n'est pas de ce monde (Jn 16, 11. 15). A un monde assoiffé de richesse, Jésus dit: «Heureux ceux qui ont un cœur de pauvres» (Mt 5, 3), qui n'ont pas le cœur attaché aux biens de ce monde. La pauvreté est, en effet, la condition foncière de l'homme: il n'amène rien sur cette terre il n'en emporte rien non plus. A un monde en quête de puissance et de pouvoir, le Seigneur dit: «Heureux les doux», les humbles (Mt 5, 4). Plus tard il dira: «Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur» (Mt 11, 29). A un monde où règnent la fourberie, la tromperie, la «réussite» des malicieux et des filous, Jésus dit: «Heureux les cœurs purs, les cœurs droits: les hommes dont le «oui» n'est pas un non, ceux qui ne sont pas des flatteurs, qui ne poursuivent pas des intérêts obscurs, souvent opposés aux intérêts de la communauté. «Que votre langage soit «oui? oui», «Non? non». Ce qu'on dit de plus vient du Mauvais» (Mt 5, 37). A un monde enlisé dans la médiocrité, qui se complaît dans la loi du moindre effort, dans la vertu apparente, hypocrite et purement formelle, à un monde où le plaisir et la facilité deviennent le premier critère de moralité, à un monde allergique à l'ascèse, à l'effort et à la maîtrise de soi, à un monde enclin à ériger le vice en système, Jésus dit: Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice» (Mt 5, 6), la justice nouvelle, «qui surpasse celle des scribes et des Pharisiens» (cf. Mt 5, 20), la perfection fondée sur l'Evangile de Jésus Christ et les valeurs du Royaume de Dieu. «Vous donc, vous serez parfaits, comme votre Père Céleste est parfait» (Mt 5, 45).
A un monde où tout se mesure et se règle par l'équilibre des forces en présence, un monde préoccupé par l'esprit de domination et de force, Jésus dit: «Heureux les artisans de paix» (Mt 5,9), non pas tant et simplement le silence des armes, mais surtout la paix fondée sur la réconciliation des esprits et des cœurs, la paix qui dit dialogue, suppression des barrières raciales, ethniques, sociales et politiques, la paix fondée sur la fraternité en Jésus Christ, la paix qui est Jésus Christ ( Eph. 2, 14): les artisans de paix sont ceux dont la vie et l'agir portent Jésus Christ parmi les hommes. Cette paix, le monde ne peut la donner (Jn 14, 27), parce que généralement la paix du monde repose sur la loi du plus fort. La paix du monde est éphémère, parce qu'elle ne suppose pas la maîtrise de ses propres instincts, ni la victoire sur soi-même. Aussi la paix du monde contient en elle-même les germes de violence et de guerre.
A un monde où chacun veut être la dernière instance des jugements définitifs, péremptoires et irrévocables, voire l'instance ultime ayant droit de vie et de mort, Jésus dit: «Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde (Mt 5, 7), ou encore ne jugez pas, afin de n'être pas jugés car du jugement dont vous jugez on vous jugera» (Mt 7, 1). Bien plus, il nous invite à regarder nos défauts, avant de juger les autres: «qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère? Et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la vois pas» (Mt 7, 3)!
Dans un monde où tout est prétexte à l'oppression, à la répression, à l'écrasement des plus faibles, dans leur dignité, leur être et leur avoir, et ce bien souvent pour priver les autres de la jouissance de leurs droits élémentaires ou bien pour acquérir des valeurs périssables devenues des idoles, Jésus nous montre la seule valeur qui vaille qu'on lui consacre et qu'on lui sacrifie la vie: (c'est) Jésus et son Evangile: «Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement contre vous toute sorte d'infamie à cause de moi... car votre récompense est grande dans les cieux. C'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes, vos devanciers» (Mt 5, 13). Le Royaume est une valeur telle qu'il mérite qu'on lui consacre toute sa vie et ses énergies. «Cherchez d'abord le Royaume et sa justice (son nouvel ordre religieux), et tout le reste vous sera donné par surcroît» (Mt 6, 34).
Cette justice nouvelle qui a guidé la vie des élus sur terre, ces béatitudes qui ont été leur programme de vie spirituelle et morale, sont aussi la lumière de nos pas. Leur bonheur actuel nous est réservé, si nous marchons sur leurs traces. En retenant dans son calendrier liturgique un jour pour fêter ensemble tous les élus du Ciel, l'Eglise veut d'abord souligner que les saints sont tellement nombreux qu'on ne pourrait dans une seule année assigner une fête à chacun d'eux. Par ailleurs, cette multitude innombrable d'élus vient opportunément nous rappeler que, tous, nous sommes appelés à la sainteté. Notre vraie demeure n'est pas ici sur terre, «Notre cité à nous est dans les cieux, d'où nous attendons comme Sauveur, le Seigneur Jésus Christ, qui transfigurera notre corps humain pour le rendre semblable à son corps de gloire (Phil 3, 20-21). N'est-ce pas le mot d'ordre actuel de l'archidiocèse de Kinshasa: «Kinshasa, lève-toi, et resplendisde la lumière du Christ ».
Chers frères et sœurs,
Cette foule immense, que nul ne pouvait compter, c'est l'Eglise-famille de Dieu, au ciel et sur terre, «une foule de toutes nations, races, peuples et langues» (Apoc 7, 9), multitude composée de Juifs et de Gentils (Non-juifs), «une race élue, un peuple royal et sacerdotal, une nation sainte» (1 Pi 2, 9), acquise par le sang du Fils de Dieu et appelée à proclamer les louanges de leur Sauveur et Rédempteur. C'est la Jérusalem d'en haut, déjà présente sur terre mais encore à venir, vers laquelle sont tournés nos regards, car elle constitue le terme et la fin de la marche de notre Eglise-famille: celle qui est à Kinshasa en communion avec celle qui est à Rome et dans le monde entier celle dont Pierre est le Pasteur universel et le Christ, «le seul Nom donné aux hommes sous le ciel par lequel nous devions être sauvés» (Act 4,12).
«Lève-toi, Congo, et resplendisde la lumière du Christ»
«Lève-toi, Congo, et resplendis de l'éclat de la transfiguration».
Amen.
† L. MONSENGWO PASINYA
Archevêque de Kinshasa
01.11. 2008
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